Intervention de Hubert Védrine

Réunion du 16 avril 2014 à 10h30
Commission de la défense nationale et des forces armées

Hubert Védrine :

Selon mon analyse, les Hutus n'avaient pas de plan génocidaire au début de la crise, en 1990. En existait-il un en 1994 ? Le tribunal pénal international pour le Rwanda a estimé qu'il ne disposait pas d'éléments suffisants pour conclure en ce sens. Ce qui ne l'a pas empêché de condamner certains prévenus pour leur comportement individuel. Donc, ce qui est tenu pour acquis par une partie des procureurs de la France n'est pas établi.

En revanche, à mesure que le Rwanda s'enfonçait dans la guerre civile et que le FPR progressait, une réaction génocidaire folle s'est développée partout : dans les villages, les Hutus craignaient que les Tutsis ne viennent reprendre les terres. Pour certains, cet état d'esprit a été favorisé par la hiérarchisation ethnico-sociale entre Tutsis et Hutus imposée par les colonisateurs allemands puis belges. Il est vrai que les massacres de 1962 n'avaient pas eu qu'une dimension ethnique : ils avaient été aussi, dans une certaine mesure, une « révolte de sans-culottes ».

Dès l'origine, la France a eu conscience des risques de guerre civile et de massacres de masse. Si tel n'avait pas été le cas, son engagement n'aurait pas eu de sens. Je rappelle qu'il ne s'agissait pas seulement d'une intervention classique visant à stopper l'attaque en provenance de l'Ouganda : la France a exercé des pressions pour parvenir aux accords d'Arusha. Elle l'a fait parce qu'elle mesurait pleinement les menaces qui pesaient sur le pays tant que la question ethnico-politique ne serait pas réglée.

L'opération Turquoise a fait l'objet de très nombreuses critiques, leurs auteurs oubliant tous qu'elle avait été décidée par le Conseil de sécurité. Personne n'ayant voulu intervenir avant, l'opération n'a commencé qu'au bout de plusieurs semaines. Les troupes françaises ont été déployées à partir du Zaïre, avec le soutien logistique des Américains. Comme dans toutes les guerres civiles, la situation sur le terrain était d'une confusion extrême. Dans ce cas de figure, il peut se produire des abominations à un ou deux kilomètres de l'endroit où se trouvent les soldats. C'est un risque à courir.

Il est très probable que des génocidaires ont fui vers le Zaïre en passant par la zone de sécurité mise en place par la France au sud-ouest du Rwanda. Mais la plupart d'entre eux avaient sans doute quitté le pays plus tôt : pourquoi auraient-ils attendu des semaines pour passer par là alors que toutes les frontières étaient de véritables passoires ? À l'exception de celle avec l'Ouganda, qui était tenue par l'armée ougandaise, fournisseur d'armes du FPR. Mais les témoignages des militaires français sont formels : des milliers, voire des dizaines de milliers de personnes ordinaires, Hutus ou Tutsis, sont sorties par la zone de sécurité. Il était impensable que les soldats contrôlent ces sorties !

Quoi qu'il en soit, l'opération Turquoise ne peut pas être présentée comme ayant été conçue pour exfiltrer des génocidaires. Encore une fois, si tel avait été l'objectif, la France n'aurait pas attendu plusieurs semaines : elle aurait monté immédiatement une opération de forces spéciales, comme elle ou d'autres pays ont pu le faire ailleurs dans le passé.

Cela peut avoir un intérêt de déclassifier d'autres documents que ceux qui l'ont été à la demande de la mission Quilès – à laquelle je rends hommage –, mais seulement dans le cadre d'une démarche d'ensemble visant à mieux comprendre les événements. Si on le fait en réponse à une stratégie du soupçon, qui consiste à accuser uniquement la France, sans tenir compte des informations révélées, cela ne fera progresser en rien la recherche de la vérité historique. Paul Quilès avait écrit il y a quelques années au secrétaire général des Nations unies pour lui suggérer de créer une grande commission internationale, qui aurait pour tâche de rassembler les travaux réalisés en France, en Belgique et aux États-Unis, en associant si possible les Ougandais et quelques autres pays africains. Ce serait un bon moyen de « sortir par le haut », loin des règlements de comptes et des jugements a priori.

La France a livré des armes à l'armée rwandaise à partir de 1990 pour lui permettre de tenir le choc face aux attaques du FPR et de l'armée ougandaise. Elle considérait qu'il fallait bloquer l'offensive militaire pour imposer un compromis politique. Sans cela, elle n'aurait disposé d'aucun levier pour engager la négociation des accords d'Arusha. Cela n'a donc pas de sens de dénoncer ces livraisons d'armes sur un ton outragé, ni de les présenter comme une politique conduite en sous-main. Personne ne les a jamais niées ! Quoi qu'il en soit, les armes fournies à l'armée rwandaise n'ont pas servi au génocide. Même les détracteurs les plus virulents de la France n'ont pas osé affirmer cela.

De nombreux historiens se sont déjà engagés dans le débat, mais ce sont le plus souvent des militants. Le génocide est tellement atroce que ceux qui l'étudient en sont bouleversés – je peux le comprendre –, mais cela ne dispense pas de chercher la vérité historique.

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