Intervention de Joël Mergui

Réunion du 23 juin 2016 à 9h00
Commission d'enquête sur les conditions d'abattage des animaux de boucherie dans les abattoirs français

Joël Mergui, président du Consistoire central israélite de France :

Je vous remercie, monsieur le président, de nous donner l'occasion d'un nouvel échange sur l'abattage rituel. Lorsque j'ai commencé mon mandat de président du Consistoire, en 2008, la société française commençait de s'interroger sur la saignée rituelle et je n'imaginais pas, je dois l'avouer, passer autant de temps à m'exprimer sur ce sujet, avec le rabbin Fiszon, en France et dans les différentes enceintes européennes.

Avant de répondre aux différentes questions d'ordre pratique et technique, il m'appartient de revenir sur le climat dans lequel vit aujourd'hui la communauté juive de France. Il y a une dizaine d'années, lors de ma première élection, la question de défendre notre liberté religieuse en France et en Europe ne se posait quasiment pas : la priorité, pour ce qui concerne le casher, était davantage de trouver les moyens de diminuer le prix de la viande casher, que la communauté trouvait un peu trop élevé. Mais au fur et à mesure, les choses ont changé : pour ma réélection, la priorité que j'ai dégagée a clairement été la sécurité des juifs de France et la liberté de la pratique religieuse. Et c'est pour moi une occasion un peu solennelle de le rappeler : les juifs sont dans un moment d'interrogation sur leur avenir en France. Après les événements dramatiques que l'on sait, l'État a pris des mesures exemplaires pour faire en sorte que la communauté juive continue de mener une vie normale dans ses institutions et lieux de culte. Nous considérons qu'il est du rôle de l'État et du législateur, de prendre également en compte d'autres préoccupations de cette partie de la communauté nationale. Sans possibilité de manger casher, il n'y a pas d'avenir pour une communauté juive dans quelque pays que ce soit : c'est une base fondamentale des règles du judaïsme. Et je ne peux pas imaginer que la France, où vit la principale communauté juive d'Europe, puisse prendre des dispositions visant à revenir sur cette pratique. Le fait que l'abattage rituel fasse l'objet d'attaques répétées, que nous soyons régulièrement invités à débattre de ces sujets, en plus des menaces pour notre sécurité, apparaît comme une forme d'atteinte à notre liberté de conscience, au point d'induire des envies, chez certains de membres de la communauté juive, de quitter la France. Il y va de notre responsabilité conjointe : depuis deux siècles, le Consistoire agit, malgré les vicissitudes de l'histoire, pour faire en sorte, avec l'État, que la communauté juive de France vive le plus sereinement possible et il continuera bien sûr de le faire.

La saignée rituelle est une pratique très ancienne du judaïsme. C'est la première pratique qui a été conçue dans la volonté de respecter le bien-être de l'animal. Plusieurs textes fondamentaux rappellent l'importance de cet impératif. Pensons à l'obligation de repos pour les animaux le jour du shabbat ou encore à l'obligation de nourrir les bêtes avant de se nourrir soi-même. L'abattage rituel vise à limiter au maximum les souffrances de l'animal : la longueur du couteau est réglementée, sa lame ne doit présenter aucune aspérité et le geste doit être pratiqué par un sacrificateur – le chokhet – formé à cette fin. Aucune des études réalisées ces dernières années ne prouve qu'il existe une méthode scientifiquement reconnue comme meilleure aux autres.

Je veux à ce propos rendre hommage à la France qui, au sein des instances européennes, a défendu le maintien de l'abattage rituel. Actuellement, il relève d'une dérogation et il me semble nécessaire de réfléchir aux conditions qui permettraient qu'il soit pleinement autorisé, sans relever d'une forme d'exception. Je suis médecin, je me suis penché sur les diverses études consacrées à l'abattage rituel juif et je suis persuadé que la chekhita, comme nous l'appelons, est conforme aux attentes exprimées par notre société à l'égard du bien-être animal. À moins qu'il ne s'agisse d'une volonté délibérée d'instrumentaliser un problème autour d'une certaine conception de la laïcité ; je veux en tout cas espérer que notre pays continuera à défendre la liberté de conscience.

La question est régulièrement posée de l'étourdissement préalable. La loi juive veut que l'animal soit conscient et vivant au moment de la saignée. Comme celle-ci lui fait perdre immédiatement conscience, il n'est pas nécessaire de le blesser auparavant. Précisons que l'abattage rituel juif concerne seulement 1,6 % de l'abattage rituel en général, soit moins de 200 000 bêtes par an sur un total annuel de 9 millions d'animaux abattus. Or, à croire les études, il apparaît que ce qu'on appelle « l'étourdissement préalable » – en fait, la perforation du crâne – dans l'abattage conventionnel occasionnait des ratages, dont la proportion est estimée entre 17 % et 56 %, ce qui représente un ou deux millions de bêtes. La saignée rituelle, elle, ne donne lieu à quasiment aucun raté et les rares incidents qui peuvent se produire ne portent en tout état de cause que sur un nombre très limité d'animaux. En quelques secondes, le cerveau n'est plus irrigué et la perte de conscience, et donc l'insensibilisation, survient très rapidement.

L'État, ces dernières années, a montré sa volonté que les membres de la communauté juive continuent de croire en leur avenir en France alors que d'autres pays les appelaient à migrer. Des mesures de sécurité sont prises pour nous permettre de vivre sereinement notre culte, mais il est important aussi, sur ce sujet de l'abattage rituel comme sur d'autres, de nous assurer, en même temps que de poster des militaires devant nos synagogues, que notre liberté de conscience ne sera pas remise en cause.

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