Intervention de Pierre Lescure

Réunion du 1er avril 2015 à 9h00
Commission des affaires culturelles et de l'éducation

Pierre Lescure, président du Festival de Cannes :

Depuis de nombreuses années, et plus particulièrement dans la période récente, j'ai été moi aussi frappé de constater que l'on retrouve dans le palmarès non seulement des Césars, mais aussi des Oscars, une majorité de films sélectionnés par Thierry Frémaux et son équipe pour l'édition précédente du Festival de Cannes. C'est un critère extraordinaire et objectif de notre volonté d'allier qualité et diversité, de trouver un équilibre entre les grands noms – ceux qu'ont dit être « abonnés » à Cannes – et les nouveaux venus. C'est l'un des atouts maîtres pour que Cannes demeure un festival hors pair.

Les autres festivals internationaux de cinéma se sont développés dans des grandes villes : ceux de Berlin et de Toronto, mais aussi celui de Lyon, si vivant et généreux, avec sa ligne éditoriale particulière. Quant au Festival de Cannes, il restera toujours démocratique et populaire, mais avec ce caractère particulier qui tient à la Croisette et à ses palaces. Il faut maintenir cette spécificité. Nous devons surveiller cela comme le lait sur le feu.

Plusieurs d'entre vous ont évoqué un point important : la France est sans doute le seul pays au monde où le cinéma peut être débattu politiquement et où les grandes questions relatives au cinéma – qu'elles soient structurelles, économiques ou réglementaires – ont toujours fait l'objet d'un accord sinon unanime, du moins très large entre les parlementaires des grands groupes politiques, quelles que soient les majorités. Ne cherchez pas ailleurs la raison pour laquelle le cinéma français demeure un cinéma majeur – le deuxième au monde, si l'on met à part le cinéma indien et ses spécificités –, malgré la dimension et la population moyennes de notre pays, les difficultés économiques et les révolutions technologiques. C'est grâce à votre unanimité et à votre engagement commun que nous avons maintenu en France un équilibre entre la volonté de voir le cinéma se développer et la réglementation qui préserve son modèle économique particulier, en tenant compte des intérêts des différentes parties prenantes – professionnels du cinéma, chaînes de télévision, régions, autres financeurs privés – et des goûts du public. Le Festival de Cannes est aussi le reflet de cette particularité française dont nous devons et dont vous devez être fiers, car la représentation nationale s'est toujours beaucoup impliquée dans la vie du cinéma.

Il ne faut pas non plus chercher ailleurs, a contrario, la raison de la chute de certains cinémas que nous adorions, en particulier du cinéma italien. Tel est le bilan de M. Berlusconi, qui n'a pas voulu réglementer la diffusion des films à la télévision. Quand Canal Plus a souhaité s'implanter en Italie, plus de 2 000 films par jour étaient déjà accessibles gratuitement dans l'ensemble de la péninsule. Les salles de cinéma sont mortes de l'ineptie de cette situation. En Espagne, la modification du taux de TVA et la suppression d'un certain nombre d'aides ont conduit à un effondrement du secteur. Invité par une commission de cinéastes espagnols, j'ai assisté à une scène extraordinaire : une copieuse engueulade – passez-moi l'expression – entre deux membres du Gouvernement de Mariano Rajoy. Le secrétaire d'État à la culture expliquait qu'il fallait absolument maintenir les aides, à quoi son collègue des finances répondait que la moindre quantité de bons films espagnols tenait à la piètre qualité des cinéastes. Le débat était un peu fruste !

Je souhaite dire quelques mots au sujet des propositions formulées dans le rapport sur l'acte II de l'exception culturelle, que j'avais présenté il y a quelques temps déjà devant votre Commission. Il y a deux ans, lorsque j'ai affirmé, avec toute l'équipe qui avait travaillé à ce rapport, qu'il fallait développer la vidéo à la demande avec abonnement (VàDA), mes anciens collègues de Canal Plus et le patron de TF1 m'ont caressé la tête comme à un enfant sage, en me répondant : « Vous savez, la VàDA, ça n'a pas de modèle économique ». Un an plus tard, tout le monde a poussé des cris d'orfraie en voyant arriver Netflix. Certes, la pénétration de Netflix en France n'est pas la même que dans d'autres pays, et cela tient à la réglementation française en matière de chronologie des médias, ainsi qu'à un certain nombre de mécanismes que vous avez mis en place, mesdames, messieurs les députés, en légiférant à la suite de négociations avec le monde du cinéma. Il n'empêche que nous devrons prendre en compte le développement de la VàDA, ainsi que d'autres évolutions des usages.

Des nombreuses conversations que j'ai pu avoir avec Gilles Jacob et que j'ai aujourd'hui avec Thierry Frémaux, je retiens qu'il faut être attentif aux évolutions technologiques et aux nouvelles formes de création – que ce soit avec un smartphone ou avec d'autres moyens modernes –, mais qu'il faut, dans le même temps, préserver un équilibre entre « Cannes, vitrine de la technologie » et « Cannes, défenseur de ce qui fait un film et sa spécificité », à plus forte raison l'année où nous célébrons les 120 ans de l'invention du cinéma par les frères Lumière.

Il est très intéressant d'observer ce qui se passe au niveau international : les Chinois cherchent à changer l'économie mondiale en créant deux banques d'un coup et menacent ainsi la suprématie américaine, ce qui a des aspects à la fois amusants et inquiétants. Cela dit, ils construisent – notamment par l'intermédiaire du groupe Wanda – un très grand nombre de salles de cinéma, ce qui montre qu'ils croient à cette vérité première : un film existe d'abord dans une salle.

D'autres développements m'inquiètent davantage aujourd'hui, notamment le fait que les questions relatives au droit d'auteur soient, au niveau européen, entre les mains d'une personne issue du Parti pirate. La question sera abordée à Cannes, car les professionnels du cinéma et les organismes qui défendent la création vont se mobiliser, la Société des auteurs et compositeurs dramatiques (SACD) au premier chef. Certes, on peut faire évoluer les choses, et il faut être attentif aux nouveaux modes de consommation, au mashup et à tout ce que les nouvelles technologies peuvent amener en termes de liberté de création. Cependant, si nous bouleversions les règles du droit d'auteur, nous nous exposerions à des risques majeurs.

Nous devons être conscients du prestige du Festival de Cannes, mais aussi de la nécessité de l'ouvrir et de nous rapprocher encore du public. En tant que président, je m'attacherai à développer le festival dans cette direction, en travaillant main dans la main avec Thierry Frémaux, de la même manière que le Paris Saint-Germain et l'Olympique lyonnais ne font qu'un lorsqu'il s'agit de défendre l'intérêt national !

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