Intervention de Maxime Saada

Réunion du 1er juin 2016 à 9h30
Commission des affaires culturelles et de l'éducation

Maxime Saada, directeur général du groupe Canal :

Pour moi, « l'esprit Canal », nous pourrions en parler pendant des heures. Il me semble que le point clef en la matière, c'est d'abord de recruter des gens qui ont du talent et de les mettre à l'antenne – c'est notre métier –, et c'est ensuite leur donner le plus de liberté et de moyens possibles pour qu'ils produisent ce qu'ils ont envie de produire. Je crois que ceux qui regardent la chaîne aujourd'hui ont tous les jours la démonstration de la liberté éditoriale à laquelle nous sommes attachés. Il n'y a pas une chaîne dans le PAF qui pratique autant la dérision à l'égard de ses dirigeants que Canal+. Cela n'existe pas ; il n'y a pas d'autre exemple que celui-là.

Sur les questions relatives à la censure, je suis très l'aise – ni M. Jean-Christophe Thiery ni M. Gérald-Brice Viret n'étaient là lors de la discussion sur la diffusion de l'enquête consacrée au Crédit mutuel. Je préside le comité qui choisit les investigations : il n'y a jamais eu aucune censure, aucune instruction d'où qu'elle vienne. Je suis très attaché à l'investigation. Il est totalement inexact que huit documentaires sur dix aient été refusés. Nous avons mis en place un processus, il y a des années, qui consiste à nous interroger : il y a les investigations que nous voulons mener, et celles pour lesquelles nous avons des doutes. Il peut y avoir de nombreuses et bonnes raisons d'avoir des doutes : le sujet comporte-t-il des révélations, a-t-il déjà été traité par ailleurs – la notion d'inédit est importante pour Canal+ ? Lorsque l'on me propose une investigation sur YouTube alors que j'ai été nommé un mois auparavant président de Dailymotion, je refuse parce que cela me semble très déplacé. Les refus de lancer une investigation ont toujours eu de bonnes raisons. Aucun fait précis et concret n'est démontré pour justifier l'accusation de censure. Nous rencontrons régulièrement la société des journalistes du groupe Canal+. Ils nous disent qu'ils n'ont jamais eu une liberté aussi importante. Certains ont même évoqué le fait qu'ils étaient en autogestion sur iTélé. Cela semble difficilement compatible avec l'idée d'une censure.

Nous avons été interrogés sur le projet Vivendi. Je veux insister sur le fait que les synergies dont nous parlons se font toujours dans le respect du pluralisme. Nous avons par exemple été très attentifs, parce que nous savions qu'il y avait des inquiétudes sur ce sujet, à ce que les groupes musicaux et les artistes qui passent à l'antenne soient issus de l'ensemble des labels autres que Universal Music – même au-delà de leur parts de marché. Les artistes Sony ou Warner passent régulièrement sur la chaîne, en particulier sur la scène du Grand Journal.

Le fait que Canal+ appartienne au groupe Vivendi a en revanche été déterminant pour remporter deux appels d'offres récents : celui relatif au festival de Cannes, pour lequel nous avons signé une exclusivité pour cinq ans, et celui portant sur le Top 14, le championnat de France de rugby, que nous diffuserons jusqu'en 2023. Nous avons séduit et nous avons gagné notamment sur des aspects qualitatifs, parce que nous avions la possibilité de favoriser l'exposition de ces événements, par exemple via Dailymotion ou en organisant des concerts via Universal Music. Cette année, la finale du Top 14 se déroulera exceptionnellement à Barcelone parce qu'il n'y a plus de stade disponible en France en raison de l'Euro de football. L'enjeu est considérable pour un sport qui n'a jamais rempli un stade de 90 000 personnes comme le Camp Nou de Barcelone. Nous avions la responsabilité d'aider la Ligue nationale de rugby à remplir le stade. Nous l'avons fait, grâce à Universal Music, en organisant un concert, comme celui programmé aux États-Unis pour le Super Bowl qui est le plus grand show télévisé du monde. Grâce aux artistes, nous avons sans peine réussi à écouler 90 000 places. Nous avons de la même manière fait venir Will I am pour l'inauguration du nouveau Parc Olympique lyonnais, le stade de Jean-Michel Aulas et de l'Olympique lyonnais. Ce sont là de vraies synergies entre Universal Music et Canal+.

Pour revenir à Dailymotion, le projet Vivendi s'appuie sur deux éléments fondamentaux : l'investissement dans les contenus, et les plateformes de distribution de ces derniers.

S'agissant d'abord des contenus, nous avons l'absolue conviction qu'il y a une place à prendre au plan mondial pour devenir la vitrine de la culture française, européenne et latine. Nous avons des accords avec la plupart des grands acteurs américains du cinéma, Disney, Universal, Warner, Fox, Paramount… Nous constatons que la culture américaine a toujours tendance à « s'américaniser » davantage. Ceux qui n'aiment pas les superhéros vont être déçus : il y aura de plus en plus de films de superhéros sur nos écrans, qui s'adresseront principalement à des adolescents ou à des pré-adolescents. Cependant, nous pensons que la place de la culture européenne augmentera car nombreux sont ceux, y compris aux États-Unis et dans tous les pays anglo-saxons, qui aspirent à avoir accès à des programmes et des films à forte valeur ajoutée culturelle. Nous avons la chance de disposer en France de l'un des patrimoines culturels les plus enviés du monde, et d'avoir, de même, de véritables richesses en Italie, en Angleterre, en Espagne… Elles font la force de notre continent, et elles sont très attractives pour toutes les populations du monde entier, que ce soit en Europe même, en Afrique, en Asie ou aux États-Unis. Paddington, Imitation Game, Legend sont des succès mondiaux à partir d'histoires très « domestiques » – britanniques en l'espèce. La série Baron noir se vend par exemple comme aucune série française ne s'est jamais vendue à travers le monde ; elle raconte pourtant une histoire très française… C'est en tout cas une bonne nouvelle.

L'une de nos filiales, Red Production Company, a produit Happy Valley, une série extrêmement britannique que je vous recommande. Il y a quelques années, nous n'aurions pas fait d'audience en la diffusant. Les abonnés étaient intéressés soit par la production française soit par la production américaine. Aujourd'hui, avec ce genre de séries, comme Gomorra, très italienne, nous rencontrons des succès phénoménaux, que ce soit en France ou à l'international. Nous sommes convaincus de notre capacité à exporter cette culture et à en faire un succès au plan mondial. L'investissement dans les contenus passe par la revendication de cultures nationales, et non par une homogénéisation d'une production copiée sur celle des Américains, ce qui n'est pas du tout ce que nous avons envie de faire !

Nous avons ensuite besoin de plateformes pour distribuer ces contenus. C'est la logique adoptée par Dailymotion, ou celle des accords que nous avons signés avec un certain nombre d'opérateurs, en particulier en Europe du Sud, notamment Telecom Italia et Telefónica, qui nous donnent accès à des centaines de millions d'abonnés en Amérique latine. Nous voulons produire des contenus et avoir des partenaires qui les distribuent. En France, nos premiers distributeurs sont Orange, Free, Bouygues Télécom, et peut-être SFR. C'est la vocation de Dailymotion qui a la chance d'être une plateforme française et mondiale très puissante puisqu'elle accueille 400 millions de visiteurs par mois dans le monde. Elle peut nous servir à exporter et à revendiquer des contenus partout dans le monde. Aujourd'hui, nous voulons « premiumiser » la plateforme en la nettoyant de tous ces contenus de faible qualité ou pirates, et y substituer des contenus à plus forte valeur ajoutée, notamment culturelle.

Avant 2014, le groupe Canal+ n'avait jamais communiqué de chiffres par entité : nous communiquions au niveau du groupe, en comptant parfois les abonnés africains pour obtenir un ensemble qui comprenait les abonnés de Canal+, Canalsat, Canal+ Overseas et Canalplay. S'agissant des abonnés, la situation de Canal+ est mauvaise depuis 2004. Je suis arrivé à Canal cette année-là, et je me suis occupé directement du portefeuille abonnés pendant près de sept ans. Depuis 2004, Canal+ a été une seule fois à l'équilibre en termes d'abonnés : une unique fois nous avons réussi à avoir un solde positif d'abonnés à mille près par rapport au début de l'année précédente. La situation de Canal+ a toujours été compliquée.

Cela s'est accentué, non pas en septembre 2015, mais, globalement, avec l'arrivée de BeIN Sports qui a dépensé des centaines de millions d'euros pour acquérir des droits sportifs – nous estimons qu'ils ont dû débourser 500 millions. Cela a provoqué un très important nombre de départs, mais aussi la « non-venue » de nouveaux abonnés potentiels. En 2012, les chaînes Canal perdaient 21 millions d'euros ; en 2015, elles ont perdu 264 millions d'euros. En 2016, elles perdront 408 millions d'euros et, si nous ne redressons pas la situation, nous savons d'ores et déjà que les pertes de 2017 seront de l'ordre de 475 millions euros, car nous absorberons les effets en année pleine de notre acquisition des droits de la Ligue 1 et de la Ligue 2, pour 70 millions d'euros supplémentaires. Le portefeuille moyen de Canal+ s'élevait, en 2012, à 4 425 000 abonnés ; à la fin de 2015, on en comptait 4 109 000, et, en 2016, 3 880 000, soit 545 000 abonnés perdus en cinq ans.

La communication par entité, avec une répartition entre Canal+ et Canalsat, répond aux injonctions de l'Autorité de la concurrence qui nous demandait davantage de transparence sur les coûts et les résultats respectifs de Canal+ et de Canalsat. Cette répartition est validée par l'Autorité de la concurrence et le mandataire social qui la représente, avec lequel nous avons des échanges constants – cela a été reconnu par le CSA, de même que les difficultés du groupe, dans son rapport sur l'opération BeIN. À la fin de l'année 2015, je rappelle que la dette du groupe Canal+ s'élève à 1,154 milliard d'euros – comme nous l'indiquions, nos concurrents ne sont pas dans cette situation.

Selon nous, BeIN perd 300 millions d'euros par an. Avant de parler de l'accord entre Canal et BeIN, il faut bien voir que, sans accord, il existe un risque potentiel sur chacune des deux entités. De mon point de vue, le pire pour les consommateurs, pour les fédérations et les ayants droit divers du sport, serait que les deux entités disparaissent. On peut toujours dire que l'argent n'est pas un sujet pour les Qataris, mais pendant combien de temps peut-on supporter 300 millions de pertes annuelles, même lorsqu'on a du pétrole ou du gaz ?

L'accord avec BeIN n'est pas un rapprochement capitalistique, mais un accord de distribution exclusive. Il ne vise pas à baisser les coûts des droits. En la matière, il n'y aura d'ailleurs aucun gros sujet dans les quatre ou cinq prochaines années. L'accord ne cherche pas à faire des économies. Il part de l'idée que nous perdons tous les deux de l'argent. BeIN dispose de 2,5 à 3 millions d'abonnés tandis que nous sommes en décroissance d'abonnés. Aux bornes des deux groupes, nous constatons que nous n'avons pas été très efficaces. Nous avons notamment été pénalisés par la fragmentation des droits : il était difficile à un prospect de savoir quelle entité diffusait quel match. De nombreux abonnés nous interrogent : les gens sont complètement perdus. Or nous savons que, souvent, en télévision payante, lorsque l'on est perdu, on n'achète pas. BeIN et Canal constatent ensemble qu'en France, seuls 20 % des téléspectateurs paient pour la télévision alors que la pénétration de la télévision payante en Grande-Bretagne atteint 45 %. Il existe donc un potentiel en la matière : nous pouvons convaincre des gens de payer pour la télévision si nous le faisons de façon plus efficace. Avec BeIN, nous avons une logique de développement qui ne consiste ni à réduire les coûts ni à léser le consommateur. Nous nous sommes d'ailleurs engagés auprès de l'Autorité de la concurrence à continuer à proposer BeIN en offre isolée – le produit aujourd'hui vendu à 13 ou 14 euros –, sans obliger le consommateur à passer par Canal+ ou Canalsat. Je comprends qu'il y ait pu y avoir des inquiétudes en la matière.

Je comprends aussi que l'on puisse être inquiet s'agissant des droits sportifs. C'est un vrai sujet. Nous dépensons exactement 822 millions d'euros à ce titre, soit à peu près la moitié des investissements de Canal+ dans les programmes. L'inflation en la matière est incessante. Il y a de quoi être inquiet lorsque l'on voit ce qui se passe sur les marchés étrangers, et que l'on constate l'intégration verticale par des opérateurs télécoms. Ces derniers disposent de bien plus de moyens que nous : nous estimons que SFR a payé au moins deux fois plus que nous pour les droits de la ligue anglaise. Ils peuvent peut-être l'amortir avec leurs 13 millions de clients ; nous n'aurions pas pu le faire.

À Canal+, nous sommes extrêmement attachés au cinéma. Pas seulement parce nous l'aimons, mais aussi parce qu'il reste, de loin, la première motivation de l'abonnement : plus de 85 % de nos abonnés ont choisi Canal pour le cinéma, en particulier pour le cinéma français. Nous considérons que le cinéma fait partie intégrante de notre projet, et qu'il s'agit d'un avantage compétitif très important pour Canal+. Il n'est donc pas question pour nous, tant que nous en aurons la capacité, de réduire nos investissements dans le cinéma français. D'ailleurs, sur les premiers mois de l'année, nous sommes allés au-delà de nos obligations : nous avons investi davantage dans le cinéma français que ce qui nous est imposé. Gérald-Brice Viret reviendra sur notre présence à Cannes, mais elle n'a en rien affecté notre investissement en faveur du cinéma. Ne plus organiser de soirée pendant le festival, ou ne plus s'installer dans un lieu où l'on accueille les représentants du cinéma, ce n'est pas désinvestir, bien au contraire.

Oui, il y aura sans doute des nouvelles offres Canal+ à la rentrée. Nous avons le sentiment qu'il y a bien un sujet de compétitivité et d'attractivité : il est compliqué aujourd'hui de ne proposer qu'une offre monobloc à 40 euros. Nous avons essayé divers modèles. Vous évoquiez la viabilité économique des offres sans engagement : c'est une vraie question. Il est compliqué, lorsque l'on investit pour 1,5 milliard dans les programmes, de proposer des offres qui n'engagent pas les gens. BeIN perd aujourd'hui environ 300 millions d'euros par an avec une offre sans engagement. C'est compliqué, mais nous ne pouvons pas ne pas bouger car nous avons un vrai problème d'attractivité. Nous tenterons un certain nombre de choses à la rentrée ou à la fin de l'année pour essayer de séduire des populations qui n'ont pas les moyens ou pas l'envie de dépenser 40 euros par mois pour Canal+.

Nous avons été interrogés sur notre accord avec Molotov. Nous avons toujours eu vocation à rendre nos offres accessibles à tous les distributeurs qui le demandaient. Nous n'avons jamais dévié de la même politique : si quelqu'un veut proposer nos chaînes, pourquoi ne pas l'accompagner ?

Quant à l'enregistrement numérique et au cloud, ce sont des innovations intéressantes pour nos clients. Il faut simplement veiller à ce qu'elles ne remettent pas en cause le droit d'auteur et la chronologie des médias à laquelle nous sommes très attachés.

L'offre Canalplay, qui rassemble environ 600 000 abonnés, accuse une perte d'une quinzaine de millions d'euros. Il est très compliqué pour nous d'exercer cette activité car l'une des injonctions auxquelles nous sommes soumis est de ne pas diffuser de contenus exclusifs, ce qui rend la concurrence avec Netflix difficile. Par ailleurs, SFR a choisi du jour au lendemain de ne plus distribuer Canalplay, ce qui a entraîné une perte immédiate de 250 000 abonnés.

S'agissant de Canal+ Overseas, je précise que cet opérateur n'est en rien dépendant des contenus de Canal+ : les émissions en clair ne font pas d'audience sur le territoire africain, voire sont contreproductives ; les achats de droits sportifs sont désolidarisés de ceux que nous effectuons en France, l'offre sportive étant plus riche qu'en France car la concurrence est moins rude. Canal+ Overseas contribue largement au financement des contenus dont il dispose. Il vient même subventionner iTélé à hauteur de un million d'euros.

Aucun commentaire n'a encore été formulé sur cette intervention.

Inscription
ou
Connexion