Intervention de Jean de Gliniasty

Réunion du 15 décembre 2016 à 10h00
Mission d'information sur les relations politiques et économiques entre la france et l'azerbaïdjan au regard des objectifs français de développement de la paix et de la démocratie au sud caucase

Jean de Gliniasty, directeur de recherche à l'Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS :

Bien sûr ! Les Arméniens sont partout et leur double allégeance est parfaitement acceptée par les Russes, ce qu'ils ne feraient pas aussi facilement à l'égard des Azerbaïdjanais.

Loin d'être hostile, ce silence sur les relations avec l'Azerbaïdjan était plutôt comme une sorte d'« écran plat », si l'on peut dire. Il signifiait qu'il n'y avait pas de problème, ce qui conduit à s'interroger quand on connaît l'histoire de la région.

Allons au-delà de cette impression très subjective et intéressons-nous au fond de l'affaire. Au moment des indépendances, l'Azerbaïdjan partait avec des handicaps plus lourds que ceux des autres pays de la région. Commencée dès 1988, la guerre du Haut-Karabagh s'est déroulée de manière de plus en plus atroce jusqu'à la médiation russe de 1994. L'Azerbaïdjan est l'un des rares pays – avec l'Estonie – où l'indépendance se soit soldée par des massacres, et l'Armée rouge y avait été envoyée pour calmer les désordres ethniques.

Son deuxième handicap, considérable, est d'avoir des réserves de pétrole et de gaz. Que ce soit en Afrique ou ailleurs, l'expérience montre qu'un pays qui accède à l'indépendance dans ces conditions suscite immédiatement toutes les convoitises et est promis à une période d'instabilité. Seuls des dirigeants très forts et très intelligents peuvent essayer de conjurer cette sorte de fatalité que représente la possession de gisements d'hydrocarbures.

À ces deux-là, il faut rajouter un handicap supplémentaire lié à la mentalité russe qui distingue les pays en stan d'Asie centrale des pays du Caucase. À la veille de la chute de l'Union soviétique, les gens du peuple comme les cadres considéraient que tous ces pays « en stan » leur « suçaient le sang » et qu'il fallait s'en débarrasser. Le Kazakhstan suscite une réaction un peu différente, mais l'Ouzbékistan, le Tadjikistan et le Turkménistan sont considérés comme étrangers à la Russie, parfois plus riches qu'elle, liée à elle par un accident de l'histoire, etc. L'attitude n'est pas du tout la même vis-à-vis du Caucase, région liée de très près à l'histoire intime de la Russie. Le Caucase évoque Mikhaïl Lermontov en Tchétchénie, les conquêtes du Daghestan et surtout le pétrole de Bakou. Les Russes se sont battus avec l'énergie du désespoir pour ce pétrole et ils ont gagné. C'est l'une des médailles accrochées au revers de la Russie soviétique pendant la Seconde Guerre mondiale.

Pourtant, à la différence de beaucoup d'autres pays du Caucase ou d'Asie centrale, l'Azerbaïdjan s'en est très bien sorti. Pourquoi ? Honnêtement, je pense que la cause principale en est l'intelligence du président Heydar Aliev. Sélectionné par Léonid Brejnev, Heydar Aliev était devenu membre du Politburo, accédant ainsi aux plus hautes responsabilités en Union soviétique. C'est un parcours rare, accompli aussi par Édouard Chevardnadze qui fut membre du Politburo et ministre des affaires étrangères de l'Union soviétique avant de devenir président de la Géorgie.

Heydar Aliev n'est pas arrivé au pouvoir dès l'indépendance de l'Azerbaïdjan. Il y eut d'abord Ayaz Mutalibov puis Abulfaz Eltchibey qui « sautèrent » en raison du conflit du Haut-Karabagh. Rappelons que l'Union soviétique – et Mikhaïl Gorbatchev en particulier – penchait plutôt en faveur de l'Azerbaïdjan dans ce conflit. L'Union soviétique avait préconisé une forme d'autonomie dans les années 1920, et Mikhaïl Gorbatchev avait refusé le rattachement du Haut-Karabagh à l'Arménie. Jusqu'à Mikhaïl Gorbatchev, l'Union soviétique a favorisé le statu quo, qui est souvent la clef non apparente de hautes stratégies russes.

Après le départ d'Abulfaz Eltchibey, Heydar Aliev est arrivé au pouvoir dans un pays à feu et à sang, placé sous l'oeil de Moscou, où des centaines de réfugiés avaient afflué après la défaite. La guerre avait été atroce de part et d'autre.

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