Intervention de Alain Marleix

Réunion du 7 février 2017 à 17h00
Commission de la défense nationale et des forces armées

Photo issue du site de l'Assemblée nationale ou de WikipediaAlain Marleix, co-rapporteur :

Quatrième enjeu : il concerne la Turquie. Ce pays a pu faire preuve d'une certaine ambiguïté voire d'ambivalence dans la crise syrienne et dans la lutte contre les différents groupes terroristes islamistes. Les autorités turques ont estimé, au moins dans un premier temps, que la menace la plus directe et la plus dangereuse était représentée par les Kurdes, et non par les organisations djihadistes. Bien que membre de l'OTAN, elle a longtemps refusé l'accès à ses bases aériennes aux membres de la coalition contre Daech.

Sa situation intérieure reste préoccupante, principalement à cause de la question kurde et du conflit meurtrier qui oppose, depuis 1984, le pouvoir turc au PKK. Par ailleurs, le glissement autoritaire du président Erdogan, entamé dès le début des années 2010, s'est renforcé ces derniers mois. En témoigne notamment la répression exercée à la suite de la tentative de coup d'État du 15 juillet 2016. Dernier symbole de cette dynamique : le Parlement turc a récemment adopté le projet de révision constitutionnelle renforçant les pouvoirs présidentiels. Le texte, on le sait, doit être soumis à référendum au printemps.

Cinquième enjeu : il a trait à la Chine, dont on peut se demander s'il s'agit d'une puissance méditerranéenne en devenir. La Chine reste encore discrète, mais elle est bien présente au travers notamment d'investissements importants dans des infrastructures portuaires et des flottes commerciales. Elle détient ainsi la majorité des parts du port du Pirée en Grèce, mais également des participations dans des ports en Algérie, en Égypte, en Israël, en Turquie, ou encore en Italie. Par ailleurs sa présence et son action militaires se développent. En 2015 et pour la première fois de son histoire, la flotte militaire chinoise aura participé pendant dix jours à des exercices conjoints avec la Russie en Méditerranée orientale.

J'en viens maintenant aux enjeux relatifs aux pays de la rive sud de la Méditerranée, avec un panorama d'ouest en est.

À partir de la fin de l'année 2010, l'ensemble de ces pays a été confronté à des soulèvements populaires massifs qui, pour certains, ont mis un terme à des régimes autoritaires en place depuis des décennies. Ces « Printemps arabes », ou prétendus tels, ont constitué un séisme géopolitique majeur, dont les répliques vont sans doute encore se faire sentir à l'avenir.

Le Maroc a su maintenir sa grande stabilité, mais fait face à des tensions persistantes. Contrairement à ce qui a pu se passer dans d'autres pays, le pouvoir marocain n'a pas été remis en cause. Face aux contestations, les autorités ont réagi rapidement et de manière constructive, le roi Mohammed VI faisant état de sa volonté de réviser la Constitution dans le but de rééquilibrer les pouvoirs. Cette ouverture s'est également traduite par l'organisation d'élections législatives anticipées en novembre 2011. Les tensions économiques et sociales restent toutefois vives, et la situation politique est complexe. En effet, depuis les élections législatives d'octobre 2016, le Premier ministre Benkirane tente sans succès de former un gouvernement de coalition.

Son voisin, l'Algérie, est assez largement resté à l'écart des Printemps arabes. Ceci est dû notamment : à la mise en oeuvre de mesures de nature économique et sociale ; et à l'engagement d'un processus de début de réforme politique. N'oublions pas que le pays a souffert de la guerre civile dans les années 1990 et qu'il reste profondément marqué par ce conflit interne. Son principal défi et les principales inconnues ont trait à la succession du président Bouteflika. Depuis qu'il a été victime d'un accident vasculaire cérébral en 2013, celui-ci n'apparaît plus que très rarement en public. Il a toutefois été triomphalement réélu en avril 2014, dès le premier tour, avec 81,5 % des suffrages. Les dynamiques à l'oeuvre quant à sa succession restent très incertaines et difficilement compréhensibles. Plusieurs noms circulent, sans qu'il soit possible de déterminer clairement les réelles ambitions et les chances de chacun des prétendants potentiels, à défaut d'être déclarés. Il semble en tout état de cause acquis que l'armée jouera un rôle de premier plan l'heure venue, compte tenu, d'une part, de l'importance de l'Armée nationale populaire dans la politique algérienne et, d'autre part, compte tenu de son implantation sur l'ensemble du territoire algérien et de l'étendue de ses moyens, qui comparativement aux autres pays du Maghreb est considérable.

La Tunisie, symbole des Printemps arabes, fait face à d'importantes menaces de déstabilisation. En premier lieu, le pays est confronté au terrorisme. Plusieurs actions ont été menées en 2015 et 2016, notamment l'attaque de la ville de Ben Gardane par un groupe affilié à Daech. En deuxième lieu, la Tunisie est en première ligne face à la crise libyenne. Enfin, elle constitue un terreau fertile pour les dijhadistes. Au plan intérieur, le pays compte encore plusieurs maquis islamistes. Sur le plan extérieur, la Tunisie est le pays qui compte, en proportion de sa population, le plus grand nombre de combattants étrangers en Libye, en Syrie et en Irak, avec quelque 6 000 combattants. Même si nombre d'entre eux sont probablement morts au combat, ce sont potentiellement plusieurs centaines voire plusieurs milliers de djihadistes qui pourraient revenir en Tunisie. Il s'agit sans doute là de la principale menace pour la stabilité du pays et, par ricochet, pour la Méditerranée dans son ensemble.

En Libye, la situation sécuritaire et l'incertitude politique sont particulièrement préoccupantes. Le pays est plongé dans un chaos institutionnel et sécuritaire depuis l'écroulement de l'État libyen, une situation qui a favorisé l'expansion djihadiste. La Libye constitue le principal foyer de développement d'AQMI dans la zone Afrique du Nord, mais également de Daech en dehors de l'Irak et de la Syrie. Des succès notables ont été accomplis, à l'image de la reprise de Syrte des mains des combattants de Daech. Mais ils restent modestes au regard de la situation d'ensemble. Le pays fait face à un risque de dissémination des groupes djihadistes précédemment mis en déroute et, par ailleurs, le processus de réconciliation politique issu de l'accord de Skhirat reste particulièrement incertain. La Libye dispose certes d'un gouvernement reconnu par la communauté internationale, conduit par le Premier ministre Fayez al-Sarraj. Mais celui-ci continue de faire face à des oppositions, des réticences, voire à la franche hostilité d'autres acteurs. On peut notamment penser au maréchal Haftar, chef de l'Armée nationale libyenne, homme fort de la Cyrénaïque soutenu par le Parlement de Tobrouk, lui-même hostile au Gouvernement de Tripoli. La situation libyenne reste donc critique et génératrice d'instabilité au niveau régional, et ce sur les deux rives de la Méditerranée, ainsi qu'en témoigne la crise migratoire dont la Libye constitue l'un des foyers principaux.

Je termine ce tour d'horizon avec l'Égypte, qui constitue un partenaire incontournable pour la sécurité de la mer Rouge et de la Méditerranée orientale.

On peut distinguer quatre grands fronts djihadistes dans la zone Méditerranée et Afrique du Nord : le Levant, la péninsule du Sinaï, la Libye et la bande sahélo-saharienne. Même si les prévisions en matière géopolitique sont un exercice difficile, on ne peut pas totalement ignorer le risque que représenterait l'unification de ces quatre fronts. Pour les pays européens, se pose la question suivante : où tracer la frontière sud de leurs intérêts sécuritaires pour lutter le plus efficacement possible contre le terrorisme islamiste et éviter l'unification de ces fronts ?

Pour ce faire, il convient d'assurer une solide « défense de l'avant ». C'est à quoi la France s'emploie, notamment dans la bande sahélo-saharienne (BSS), et elle est bien souvent insuffisamment soutenue par ses partenaires dans la conduite de cette mission.

Mais il faut également affermir nos liens avec la puissance régionale majeure qu'est l'Égypte. Située au carrefour de ces quatre fronts, elle constitue un noeud absolument crucial, en tant que pièce maîtresse permettant de « tenir » la Méditerranée et la mer Rouge. Des relations fortes ont été tissées entre la France et l'Égypte et ce à tous niveaux : politique, économique, stratégique. Ces liens sont particulièrement précieux et doivent, le cas échéant, être encore renforcés.

Je vous propose maintenant d'établir un panorama très rapide des capacités navales présentes en Méditerranée. Vous trouverez des développements complets dans le rapport écrit.

Je commence bien sûr avec la marine nationale française, pour qui la Méditerranée constitue le centre névralgique et le principal point d'ancrage avec la base de Toulon chère à notre collègue Philippe Vitel. Au total, 35 % des bâtiments de surface et sous-marins et 14 % des aéronefs de la marine sont basés en Méditerranée, ces unités permettant de couvrir une grande partie du spectre opérationnel.

Concernant les pays de la rive sud, on constate une dynamique assez partagée de renforcement et de modernisation des capacités navales. Quelques exemples parmi les plus révélateurs. Le Maroc compte une FREMM achetée à la France et nourrit en outre des ambitions en matière de lutte anti-sous-marine. L'Algérie a récemment réceptionné deux frégates de classe Meko A200. Elle n'a pas non plus négligé sa composante sous-marine : deux sous-marins Kilo 636 ont été livrés en 2009, et deux autres unités ont été commandées en 2014. L'Égypte compte 11 bâtiments de premier rang, dont une FREMM et les deux BPC initialement destinés à la Russie. En outre, quatre corvettes de type Gowind 2 500 françaises ont été commandées en 2014, deux autres unités étant prévues en option. Le pays s'est également lancé dans le renouvellement de sa flotte sous-marine, avec la réception d'un premier bâtiment fin 2016.

Concernant les pays de la rive nord, la marine espagnole compte 12 bâtiments de premier rang, trois bâtiments amphibies et trois sous-marins classiques. La marine italienne dispose de presque tout le spectre des capacités navales avec 27 bâtiments de premier rang dont des frégates de défense aérienne, des FREMM, des bâtiments amphibies, deux porte-aéronefs et huit sous-marins classiques. Les forces navales turques sont puissantes, le pays cherchant à développer ses capacités nationales de construction navale. La marine turque dispose de 24 bâtiments de premier rang et de 14 sous-marins classiques.

Quelques mots très rapides sur deux marines non méditerranéennes mais bien présentes dans cette zone. Comme vous le savez, les États-Unis sont présents en permanence en Méditerranée avec la VIe flotte. Quatre bâtiments de premier rang sont basés à Rota en Espagne, en Andalousie atlantique, et un bâtiment de commandement est basé à Gaète en Italie. La marine russe entretient une présence navale permanente en Méditerranée et mer Noire depuis 2012. Elle a fait la démonstration de ses capacités missiles de croisière, qui ont été employées à partir de la Méditerranée orientale à l'occasion de frappes à destination de la Syrie. La Russie a même déployé à plusieurs reprises son groupe aéronaval, emmené par le porte-avions Kuznetsov, entre novembre 2016 et janvier 2017. Pendant son déploiement en Méditerranée, celui-ci était notamment accompagné par deux sous-marins, lesquels ne sont apparemment pas repartis immédiatement avec le porte-avions.

Aucun commentaire n'a encore été formulé sur cette intervention.

Inscription
ou
Connexion