Intervention de Christian Hutin

Séance en hémicycle du 26 février 2013 à 15h00
Débat sur la sécurité sanitaire du médicament

Photo issue du site de l'Assemblée nationale ou de WikipediaChristian Hutin :

Monsieur le président, madame la ministre, mes chers collègues, n'ayant que cinq minutes de consultation pour le médicament, je serai synthétique, avec cinq ou six préconisations orientées sur le bénéfice et six sur le risque.

Bénéfice indéniable, la nouvelle agence. Tous les députés présents sur ces bancs ont été partisans de cette évolution, et vous-même, madame la ministre, y avez pris une grande part. Il est d'ailleurs très étonnant et plutôt sympathique que ceux qui y ont participé lors de la précédente législature soient tous présents et que ceux qui s'y sont parfois opposés n'y soient pas. Je souscris, je prescris !

Les recommandations temporaires d'utilisation me semblent également une excellente chose. Quel progrès ! Je ne répéterai pas ce qu'ont dit les précédents orateurs sur le détournement de l'AMM, par exemple. Quoi qu'il en soit, c'est une belle solution par rapport au risque qu'un médecin, naturellement, naïvement, peut être amené à prendre. Ce peut être aussi un progrès dans l'autre sens : la médecine, c'est parfois le hasard et il peut y avoir des médicaments auxquels les médecins peuvent trouver une utilisation originale et efficace. Ces usages inattendus ne sont pas dangereux et peuvent même servir à quelque chose : ces trois ans peuvent aider à les identifier.

Je range également l'industrie dans le domaine des bénéfices, dans tous les sens du terme : bénéfices thérapeutiques mais également bénéfices tout court, si vous voyez ce que je veux dire… On ne peut débattre du médicament sans penser à la puissance de l'industrie pharmaceutique. Elle représente des emplois et compte dans notre commerce extérieur, ce qui est indéniablement bénéfique. Mais il y a aussi le lobbying inhérent à toute puissance, et l'on voit régulièrement arriver dans cet hémicycle des pages d'amendements rédigés à l'avance qui témoignent de son importance. On ne peut négliger ni l'intérêt que l'industrie pharmaceutique représente pour la France en termes d'emplois ou de commerce extérieur ni sa puissance.

N'oublions pas non plus l'importance de la recherche dans nos facultés de médecine, de pharmacie, de sciences en général, et des rapports que peut entretenir la recherche avec l'industrie. Il y a un moment où il faudra clarifier encore plus les choses ; en attendant, il me paraît indispensable de donner à la recherche publique les moyens de se développer. On ne peut pas se contenter d'atteindre les appels à projets. Dans nombre d'auditions de notre commission, des scientifiques performants regardent presque les appels à projet comme des demandes d'emplois. C'est tout de même terrible !

Belle chose également, et je prescris, le signalement. Les médecins en font environ 26 000 par an à l'agence et les patients seulement 2 000, ce qui prouve leur manque de connaissances : on pourrait également faire progresser un petit peu les choses.

Sur les conflits d'intérêts, progrès indéniable : sans chercher à imiter les modèles américains ou britanniques, peut-être pouvons-nous nous orienter encore plus vers une indépendance réelle parce qu'il y aura un moment où l'on ne trouvera pas d'expert totalement indépendant sur un certain nombre de sujets, en particulier des maladies très spécifiques, et là, ce sera plus compliqué.

Enfin le portail qui vous tient à coeur et que nous soutiendrons me paraît être aussi une prescription nécessaire.

Pour ce qui est des réserves, j'ai à peu près les mêmes qu'un certain nombre d'intervenants.

Il ne s'agit pas de faire de la paranoïa sur le générique, mais l'on parlait de traçabilité, de viande de cheval ou de porc, mon petit doigt me dit que nous risquons un jour ou l'autre d'avoir un pépin avec un produit fourni par un pays peut-être un peu plus exotique, peut-être un peu moins contrôlé, avec des gens mercantiles. Certes, nous ne sommes pas dans le même domaine. Mais il y a réellement un risque sur la traçabilité d'un certain nombre de produits actuels, et c'est probablement l'un des prochains pépins auxquels nous aurons à faire face.

Le problème des prix beaucoup trop élevés des « faux nouveaux princeps » doit être réglé très rapidement, car nous frisons le scandale.

Il y a également la défiance des patients. Il faut faire confiance aux médecins généralistes et aux pharmaciens, qui sont les plus proches des gens et réussissent à leur donner des explications assez claires. Lorsque l'on a exclu tout le système médical traditionnel de la vaccination H1N1, cela a été une catastrophe. C'est le meilleur exemple.

L'indemnisation est un problème. Ce que je préconise, parce que je connais un petit peu la question, c'est que l'on se fonde sur ce qui existe pour le FIVA qui fonctionne plutôt bien. On pourrait utiliser le même principe pour les indemnisations générales.

L'absence de transparence dans le coût des médicaments pose également difficulté. Je n'ai pas d'idée arrêtée sur la présence de patients dans le comité ; je m'en réfère à votre sentiment, madame la ministre. Il y a ceux qui savent et ceux qui ne savent pas – c'est toujours gênant, surtout dans le domaine de la médecine.

Je terminerai, comme Jean-Pierre Door, sur les apprentis sorciers. C'est dramatique et scandaleux. C'est d'autant plus dramatique quand il y en a qui siègent dans cet hémicycle. C'est totalement inadmissible et incompréhensible : une erreur de parcours probablement dans un très beau parcours, mais une erreur de parcours tout de même.

Pour vous connaître depuis un certain temps sur les bancs de l'Assemblée, madame la ministre, je pense que vous avez le caractère pour restaurer la crédibilité de la puissance publique : c'est à mes yeux l'essentiel.

Dans les versions latines jadis, il existait déjà des traductions automatiques : quand on disait medicamenta coquere, les latinistes traduisaient littéralement par « fabriquer du poison ». Pour une fois, donnons tort aux latinistes. (Applaudissements sur les bancs du groupe SRC.)

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