Intervention de Michel Françaix

Séance en hémicycle du 12 juin 2013 à 15h00
Respect de l'exception culturelle — Discussion générale

Photo issue du site de l'Assemblée nationale ou de WikipediaMichel Françaix :

Madame la ministre, rien ne vaut sans la culture, puisque c’est elle qui éclaire, qui donne le sens des proportions et des distances ; c’est elle qui apprend le relatif et la comparaison, sans interdire la recherche éternelle de l’absolu ; c’est elle aussi qui sert de guide, qui permet d’aller toujours un peu plus loin dans la possession du savoir sans jamais s’enfermer dans une discipline.

L’exception culturelle, c’est une façon d’aborder et de comprendre l’existence, la vie de l’esprit et la vie du corps. C’est une façon d’aborder et de comprendre et d’élargir l’idée que l’on se fait de la vie sociale, c’est une manière d’avancer en compagnie de tous les autres.

Ce bien précieux ne peut être bradé aux géants de l’internet et à des normes de consommation. Voilà pourquoi, sans s’enfermer dans une vision étroite et passéiste, nous ne pouvons accepter d’inclure l’audiovisuel dans les accords de libre-échange avec les États-Unis.

Nous savons ce que la création française, au cinéma et à la télévision, doit à l’État et aux mécanismes de protection et de soutien qu’il a mis en place à divers moments. Sans eux, nous savons que le cinéma français aurait disparu comme dans d’autres pays d’Europe. Ce serait le condamner que d’en faire un produit banal destiné à alimenter seulement les programmes de télévision.

Aux États-Unis, tout ce qui est culture est assimilé soit à des produits marchands soit à des activités de bienfaisance livrées à la générosité des entreprises et des particuliers. La culture n’est pas pour les Américains une activité d’intérêt public au sujet de laquelle un gouvernement devrait avoir des idées et un plan d’action. Elle n’entre pas dans l’univers mental des dirigeants politiques d’outre-Atlantique, qui voient en elle une industrie du divertissement.

Mais cette conception s’étend bien au-delà des États-Unis. Je crains qu’il n’y ait des dirigeants européens qui, même s’ils n’adhèrent pas aux thèses américaines, estiment que la culture n’est rien d’autre qu’un agrément de la vie, une fleur de la prospérité, un cadeau de la providence qu’il n’est dans le mandat d’aucun pouvoir d’engendrer, de protéger et de favoriser.

Nous autres, Français, nous avons cru pouvoir interpréter un silence général comme un consentement tacite à notre conception de la culture et nous avons estimé que nos partenaires, en adhérant du bout des lèvres à « l’exception culturelle », ratifiaient cette conception. Nous commençons à déchanter.

Mais il convient de traiter avec circonspection les affirmations circonstancielles et maladroites de l’exception culturelle faites dans un esprit de revendication corporative : elles compromettent une cause qui est infiniment plus noble et qui engage tout le champ de la culture, bien au-delà du sort, assurément digne de considération, des fabricants d’images.

La France ne saurait donc se présenter comme une donneuse de leçons, ainsi qu’elle aime trop souvent à le faire.

Je suggère que le bilan qu’elle doit dresser de sa politique culturelle et les conclusions qu’elle peut en tirer pour l’avenir ne s’établissent pas en circuit fermé, de façon trop strictement hexagonale. Car la culture, c’est toujours une peur dominée ou sublimée ; c’est aussi l’acceptation du risque, qu’il s’agisse de l’altérité, de la confrontation à d’autres cultures, ou de l’innovation, du changement.

Le défi est là : la mondialisation des échanges matériels et immatériels expose nos sociétés – non seulement leur économie, mais aussi leurs mentalités, leurs pratiques, et jusqu’à leur langage – aux rudesses d’une compétition généralisée, souvent sauvage, à la standardisation sous l’empire d’un système de référence dominant et à un jeu de rapport de force où la France et l’Europe risquent d’avoir le dessous.

La participation sans complexe à ce monde sans frontières rend nécessaire que chaque nation, chaque groupe humain connaisse et fasse vivre son identité propre, dont la culture est l’une des principales composantes, la plus insaisissable, peut-être, mais la plus décisive.

Le problème se pose pour la France mais aussi pour les autres nations d’Europe et aucune d’elles ne peut prétendre le régler isolément ; cela suffit pour donner un sens à l’Europe de la culture.

Face à la dictature des enjeux financiers et médiatiques, face à la robotisation au service des comptes d’exploitation, il faut tout faire pour la reconnaissance d’un statut spécifique pour les oeuvres de l’esprit.

L’art est une harmonie de tensions dont tout l’éclat provient de la multitude de ces couleurs dans un monde pluriel qui ne gomme pas, qui n’uniformise pas.

Et s’il ne faut pas donner l’impression que nous mènerions un combat d’arrière-garde pour perpétuer le rayonnement d’une étoile éteinte, alors oui, la diversité culturelle, c’est reprendre à notre compte cet appel de René Char, repris par Jack Ralite : « Développez votre étrangeté légitime. »

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