Intervention de Dieudonné Nzapalaïnga

Réunion du 22 janvier 2014 à 17h15
Commission des affaires étrangères

Dieudonné Nzapalaïnga, archevêque de Bangui :

Mesdames les présidentes, mesdames, messieurs les députés, qu'il nous soit permis d'avoir une pensée, une prière, pour Antoine Le Quinio et Nicolas Vokaer qui ont donné leur vie pour la République centrafricaine. (Mgr Nzapalaïnga observe quelques instants de silence.)

Nous vous remercions de nous accueillir parmi vous.

S'il est une denrée qui manque en Centrafrique aujourd'hui, c'est bien la sécurité. Depuis plus d'un an, les attaques de la rébellion, venue du Nord du pays pour prendre la capitale et s'installer sur tout le territoire, ont poussé des hommes et des femmes à se terrer en brousse. En province, beaucoup de villages sont désertés par leurs habitants qui se sont réfugiés sous les arbres, la peur au ventre. Même le passage d'un véhicule les effraie. En nous déplaçant dans le pays, nous avons découvert des scandales inacceptables au XXIe siècle : des viols, des rackets, des exécutions sommaires, des corps sans sépulture... Ce terrible constat nous a incités à crier notre indignation devant une situation qui n'a que trop duré.

Plus d'une fois, les Centrafricains se sont demandés s'ils faisaient encore partie du concert des nations. Heureusement, la France n'est pas restée sourde à ces appels incessants. Elle a pris les devants pour plaider le sort des Centrafricains et je remercie le Gouvernement français d'avoir relayé leurs souffrances et obtenu l'adoption de la résolution 2127 du Conseil de sécurité des Nations unies qui leur apporte un peu d'espoir.

Le 5 décembre, alors même que se décidait l'envoi de troupes sous mandat international, l'arrivée des anti-Balaka est venue compliquer la donne. Elles passent aux yeux de beaucoup pour des milices chrétiennes. En fait, il s'agit d'individus qui ont subi une initiation dans la brousse et qui, après avoir absorbé des potions et reçu des amulettes, repartent en se croyant invulnérables, voire invincibles. La croyance et la Bible n'ont rien à voir là-dedans. Ils entendent défendre leurs villages. Les exactions commises à l'envi en ont exaspéré plus d'un et ont suscité un appétit de vengeance tel que les proches des victimes sont prêtes à pactiser avec le diable. Aucun religieux, qu'il soit catholique ou protestant, n'est à leur tête et les responsables des anti-Balaka sont, à y bien regarder, des politiciens. Il vaudrait mieux parler de milices d'autodéfense que de milices chrétiennes ou musulmanes. Parallèlement, parce que les Séléka parlent arabe, qu'ils ont de ce fait des accointances avec la communauté musulmane, on croit qu'ils sont tous musulmans. Nous nous inscrivons en faux car ces raccourcis ne rendent pas compte de la réalité. Depuis le 5 décembre, les choses se sont encore compliquées. Les anti-Balaka, munis de machettes et de flèches, prêts à tuer pour se venger, ont provoqué une guérilla à Bangui.

L'arrivée de la mission Sangaris et de la Mission internationale de soutien à la Centrafrique sous conduite africaine (MISCA) a permis d'éviter le pire. Le 5 et le 6 décembre, plus de 1 000 personnes ont été tuées. Ces jeunes qui se croyaient invincibles ont été placés aux premiers rangs et ont servi de chair à canon pour prendre le pouvoir. Peut-être sous l'emprise de la drogue, ils criaient partout : « Démission ! » ou « Nous voulons le pouvoir ! ». Nous ne voulons pas que notre jeunesse soit manipulée. Voilà pourquoi, aujourd'hui, la venue de Sangaris et de la MISCA est providentielle.

Nous remercions la France d'avoir ouvert la porte à l'envoi de 500 militaires européens, en appui aux troupes françaises. C'est une bonne nouvelle.

Vue la complexité de la situation, l'imam et moi avons signé une tribune dans Le Monde pour réclamer une mission de l'ONU le moment venu. Nous avons besoin d'hommes expérimentés en nombre, avec des moyens adaptés. Beaucoup des militaires africains ne sont pas équipés. Les systèmes de communication se réduisent à des téléphones portables et les déplacements se font à pied si bien que, lorsque les hommes sont appelés, ils arrivent sur place trop tard. Une mission onusienne permettrait de mobiliser le monde entier et de reconstituer des infrastructures et une administration réduites à néant. Comment instaurer un État de droit ou retrouver un pays civilisé sans redéployer des agents publics ? Au moment où je vous parle, beaucoup d'entre eux se terrent et beaucoup de bâtiments ont été brûlés. Nous espérons que l'ONU pourra apporter des réponses.

Elle serait aussi en mesure de préparer des élections libres et crédibles. Je reconnais avoir été très ému qu'à l'occasion des élections qui viennent de se dérouler, le perdant ait salué celle qui a gagné, et accepté les règles du jeu. Nous aimerions voir ce genre de geste se perpétuer. Si les élections sont organisées dans de bonnes conditions, elles seront transparentes et mettront fin aux frustrations.

Un des points importants sur lequel je veux attirer votre attention pour finir, c'est le travail accompli par la plateforme interconfessionnelle. Au mois de décembre 2012, constatant la situation dramatique et les rumeurs qui venaient de l'intérieur du pays, nous avons décidé, musulmans, protestants, catholiques, de lancer ensemble un message pour empêcher que la religion soit utilisée comme un moyen de parvenir au pouvoir. Voilà pourquoi nous avons multiplié déplacements et déclarations appelant les uns et les autres à ne pas attiser les conflits en jouant sur la fibre religieuse. Hélas ! certains, pour des raisons politiques, ont continué à jouer avec le feu. Aujourd'hui, nous disons et redisons que ce n'est pas une crise religieuse, même si les politiciens voudraient nous entraîner sur ce terrain.

Dernièrement, nous avons cherché à mobiliser d'autres personnes. C'est ainsi que de jeunes musulmans, catholiques et protestants passent à la radio ou diffusent sur des sites un message d'apaisement, invitant leurs amis à choisir la non-violence. Nous nous appuyons aussi sur les femmes qui sont d'une grande aide pour tisser des liens. Elles se retrouvent pour discuter des moyens de sortir de la crise. Nous invitons aussi les différents clergés – pasteurs, imams, prêtres – à relayer notre message. Nous osons espérer qu'avec la plateforme, nous concrétiserons des projets « passerelles », pour contrecarrer le repli communautaire et favoriser la fraternité et le respect. Dans le domaine de l'éducation, nous rêvons d'une école où les enfants se retrouvent pour apprendre à vivre ensemble. Dans celui de la santé, nous rêvons d'infrastructures où travaillent ensemble musulmans, protestants et catholiques, car la maladie n'a pas de religion.

Il est temps aussi de mener ces actions de sensibilisation dans les régions plus reculées en créant des petits groupes destinés à prévenir les situations difficiles. Pour que nous ne vivions plus jamais ça, il faut que les villages se retrouvent pour discuter, admettre la vérité et voir comment réparer. Si l'impunité l'emporte, alors tout recommencera un jour ou l'autre. Nous espérons que des commissions vérité et réconciliation libéreront la parole, contribueront à soulager les souffrances, pour que notre pays redevienne un pays où il fait bon vivre.

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