Intervention de Sébastien Giorgis

Réunion du 22 janvier 2014 à 9h00
Commission du développement durable et de l'aménagement du territoire

Sébastien Giorgis :

En évoquant le coût de ces nouvelles façons de produire de l'énergie à partir des ressources locales, n'oublions pas que les autres modes de production ne sont pas non plus neutres en termes de paysage et d'environnement, ni gratuits. Le pétrole coûte 50 milliards d'euros par an, soit à peu près le déficit commercial de la France. L'enjeu économique derrière ces débats est donc considérable.

Je suis touché par l'intérêt manifesté à la notion de paysage. En matière de gouvernance, elle représente un instrument merveilleux pour porter les projets de la population sur un territoire. En effet, cette notion – contrairement à celles de SCOT ou de PLU – remporte spontanément notre empathie ; nous sommes tous experts, tous compétents, tous porteurs d'un avis sur notre paysage. Celui-ci constitue donc, avant tout, un bel outil de démocratie locale et de réappropriation des projets d'aménagement.

Le paysage dans lequel nous vivons est toujours contemporain ; aucun morceau du paysage en France n'appartient au XIIIe siècle, quand bien même on y verrait des cathédrales datant de cette époque. On protège les châteaux du XVIe siècle pour qu'ils gardent leurs caractéristiques propres, mais le paysage global date toujours d'aujourd'hui. Cette question pâtit d'une grande confusion puisqu'en 1930, on a calqué les lois de protection des monuments, inventés au début du XXe siècle, pour les appliquer au paysage. Pourtant, alors que les monuments sont datés, le paysage se transforme ; dans son cas, la question ne se pose donc pas en termes de protection, mais de gestion de la qualité et de projet social. Il faut changer de paradigme : si les ABF ont du mal à accepter l'évolution du paysage, c'est qu'ils en restent au schéma monumental daté, alors qu'on a affaire à un concept toujours contemporain, même si un paysage peut être plus ou moins urbanisé, avec ou sans infrastructures, géré sans cohérence – parce que l'économie générale du projet a été négligée – ou affichant des arrangements harmonieux – parce qu'on a pensé à l'avenir, à l'économie du sol et à l'érosion.

La question du patrimoine dans le paysage représente une autre question. Le territoire est saturé de patrimoine : les spécialistes parlent de palimpseste pour signifier qu'on continue à écrire les paysages contemporains sur les traces du passé. Je vous invite à ce titre à lire l'urbaniste italien Alberto Magnaghi qui montre, dans son livre Le Projet local, que tout projet local contemporain s'appuie sur les éléments patrimoniaux du paysage, sans que le paysage en tant que tel ne se confonde avec le patrimoine.

Le concept du paysage renferme une part de subjectivité, mais la définition évoquée permet de limiter cette dernière. En effet, « une partie de territoire » évoque les fossés, les lignes, les dimensions, les passages d'eau ; l'harmonie – la bonne combinaison des différents éléments – est objective, on peut en mesurer la qualité en termes d'efficacité économique, environnementale ou sociale. Le terme « perçue » renvoie au sens de la vue, notion là aussi parfaitement objective : on voit la cathédrale de Chartres ou on ne la voit pas ; on voit l'éolienne à côté du château du XIIe siècle ou non – parce qu'on a décidé de ne pas l'y installer. Le sensible est très objectif. Enfin, « par les populations » permet d'ouvrir un débat où nos propres sensibilités, nos histoires et nos aversions entrent en contact avec celles des autres, où s'expriment les préférences et s'arrêtent les choix. On peut donc objectiver les deux premières parties de la définition ; quant à la dernière, elle relève du débat et de la gouvernance, en somme de la politique.

Ainsi, certains viticulteurs du Languedoc-Roussillon sont favorables aux éoliennes car celles-ci s'intègrent dans leur stratégie d'un vin contemporain. Optant pour des bouteilles aux étiquettes actuelles et aux bouchons en plastique, ils jouent la carte de la modernité, et les éoliennes vont dans leur sens. En revanche, ceux de Saint-Chinian ont fait le choix de vendre un autre type de vin, pourvu d'une autre image, qui s'appuie sur la taille en gobelet et la restauration des murs en pierre sèche ; l'éolienne venant ruiner tout leur travail, ils s'y opposent naturellement. C'est pourquoi il faut rester attentif à la cohérence des choses et ouverts à la diversité – une des valeurs essentielles du paysage. Quel intérêt y aurait-il à voyager à travers le monde, voire la France, si tous les paysages étaient identiques ? C'est ce qui est arrivé à nos entrées de villes, et cette évolution nous a tous heurtés, provoquant même une loi en 1993. L'entrée d'Avignon ne doit pas ressembler à celle de Roubaix, de Dunkerque ou de Draguignan. Chaque territoire a son propre potentiel énergétique, son intensité solaire, ses ressources géothermiques, hydrauliques ou forestières ; il ne faut pas installer des éoliennes partout, mais créer une diversité des productions et donc des paysages.

Enfin, s'agissant de la planification et de la nouvelle gouvernance, le plateau de Saint-Agrève offre un bel exemple de gestion des éoliennes au niveau d'une communauté de communes. Pour éviter de subir la pression des aménageurs, son président a soumis le projet pour 2030 – projet à la fois économique, démographique et de vie – à la population. Le débat a notamment porté sur les formes de production d'énergie. Les communes ont confié aux paysagistes une étude afin de déterminer les endroits qui, sur leur territoire, pourraient accueillir des éoliennes ; sur les douze sites proposés, mis en débat, deux ont finalement été retenus. Sur ces deux sites, la communauté de communes a lancé un appel d'offres, cherchant l'aménageur le mieux offrant en termes économiques, énergétiques et environnementaux pour réaliser le projet de la population et de ses élus. Ainsi, au bout de deux ans, le projet a pris forme. Cet exemple montre qu'introduire cette nouvelle gouvernance permet de choisir le paysage ensemble.

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