Les poissons migrateurs présentent un grand intérêt économique : leur raréfaction provoque des dommages réels.
Il n'existe, à l'échelle européenne, qu'une seule population d'anguilles. Il faut donc la considérer globalement. Elle s'était effondrée, cela a été dit, et ce que l'on observe aujourd'hui ne sont que de petites fluctuations. Certaines années sont meilleures que d'autres, mais il n'y a aucune raison de croire à une amélioration réelle : ces oscillations sont inévitables. Certes, cela peut être perçu différemment sur le plan local : on peut en voir plus ou moins selon les endroits, mais c'est bien l'échelle large qui est pertinente.
Il en va différemment pour les autres espèces, où l'on a généralement une population par bassin versant. Globalement, les populations diminuent, mais pas dans toutes les espèces : ainsi, nous avons plus de mulets qu'auparavant, au point qu'ils peuvent gêner le comptage des autres espèces dans les passes à poissons… C'est bien sûr une espèce moins noble, mais elle présente un intérêt alimentaire et économique, et pourrait aujourd'hui supporter une pêche durable. Pour le reste, la situation varie d'un bassin à l'autre. Certains bassins sont très anthropisés, avec une occupation humaine forte, des barrages, des industries ; d'autres, pour des raisons historiques, sont demeurés très naturels. Les comparaisons ne sont donc pas faciles.
Les effets des changements climatiques en revanche concernent toutes les espèces : grosso modo, elles se déplacent vers le nord. Mais, comme nous sommes sur un globe, la surface est moins importante au nord que près de l'équateur ; des études précises confirment qu'il existe moins d'habitats favorables pour les poissons migrateurs quand on glisse vers le nord. Les espèces rencontreront donc des difficultés plus grandes et les populations seront moins nombreuses, ne serait-ce que pour de simples raisons géographiques. Par ailleurs, ce glissement peut poser des problèmes de culture : une espèce pourrait ainsi disparaître d'un endroit où elle présentait un intérêt économique et historique bien établi et être se réinstaller dans des régions plus septentrionales où elle n'était pas connue et où elle sera donc beaucoup moins exploitée. Ce qui pourra, en termes de biens et de services associés, créer un décalage entre les endroits où on la recherche, mais où elle n'existe plus, et les endroits où elle s'installe, mais où l'on ne sait pas quoi en faire…
S'agissant des obstacles, ils étaient historiquement nombreux depuis le Moyen Âge sur les petits cours d'eau ; mais on barrait peu les grands fleuves, faute de moyens techniques. De plus, ces obstacles historiques étaient petits, faits avec les moyens du bord, sans béton ni surplomb. Un seuil d'un mètre avec des moellons tout simples peut être franchi par beaucoup d'espèces ; un barrage en béton bien lisse et en surplomb interdit tout passage. Il faut donc fabriquer un peu moins lisse, un peu moins joli, pour que les obstacles puissent être franchis facilement sans dispositif particulier.
Dans cette même perspective de l'aménagement des obstacles, nous avons beaucoup travaillé sur la remontée des axes principaux, mais nous nous sommes moins intéressés aux affluents. Or ceux-ci sont essentiels, et la qualité des eaux peut y être bien différente de ce qu'elle est sur l'axe principal. Je plaide donc pour qu'on leur accorde plus d'importance : nous aurions plus de diversité, ce qui rendrait plus facile de favoriser la viabilité des populations.
L'hydromorphologie, c'est-à-dire l'étude de l'évolution des rivières en fonction des contraintes hydrauliques, est effectivement une science récente. Nous commençons à disposer d'éléments solides, tant sur le fonctionnement naturel que sur l'effet de la suppression des obstacles par exemple. En Amérique du nord, beaucoup de grands barrages ont été supprimés : nous avons donc une idée beaucoup plus précise de la façon dont la nature se réapproprie les lieux et des problèmes qui se posent, ou ne se posent pas.