L'anguille et le saumon ont des cycles de vie très longs : respectivement dix et cinq ans. Les fluctuations que l'on constate dépendent donc de la dynamique de la population, mais aussi de l'histoire ou de phénomènes ponctuels, par exemple du moment où ces phénomènes se produisent dans leur cycle de vie. Les effets des crues peuvent être très importants, comme vous l'avez montré pour Vichy : effectivement, on a recensé 1 200 saumons cette année là où il n'y en avait que 200 en 2010, mais c'est simplement lié au fait que ces poissons ont profité d'un phénomène naturel à un moment précis de leur cycle de vie. Sans oublier que la dynamique d'une population dépend du nombre de géniteurs : on ne peut pas s'attendre à un accroissement spectaculaire avec un petit nombre de reproducteurs.
Je partage également les analyses sur le retour des civelles ; les mouvements observés depuis deux ans ne sont que des micro-phénomènes, loin des chiffres historiques, puisque nous restons à moins de 1 % de ce que l'on pouvait trouver dans les années 1970… Reste que ces remontées de civelles sont constatées par les pêcheries estuariennes, mais aussi par nos réseaux de suivi ; le front de colonisation a remonté d'environ trente kilomètres sur la Loire. Le recrutement a donc été bon, sauf que ce front n'en est encore qu'à Saumur quand historiquement il se situait bien au-delà d'Orléans. Nous sommes donc loin d'un recrutement normal.
Il n'est pas possible d'équiper systématiquement les ouvrages pour faciliter le passage des poissons migrateurs : cela revient à mettre en place une course d'obstacles ; ils en sauteront dix, vingt, mais au trentième ils seront épuisés et ils n'arriveront pas au quarantième. Des stratégies d'axe sont donc nécessaires : certains ouvrages doivent être maintenus parce qu'ils correspondent à un besoin, à un usage, mais d'autres – très nombreux – n'ont plus d'usage, et sont même souvent très dégradés. Leur intérêt est très réduit et leur destruction permettrait d'améliorer fortement la transparence migratoire.
Quand les ouvrages sont aménagés, c'est souvent par une passe à poissons. Il en existe de tous ordres. Il faut souligner que c'est pour les propriétaires une charge à vie : la construction de la passe à poissons n'est pas la fin des problèmes, mais plutôt leur début. Il faut l'entretenir, ce qui coûte cher, et les contraintes sont fortes, car c'est un dispositif conçu selon des exigences scientifiques, calé sur le débit, afin d'être toujours attractif pour le poisson : pour qu'il soit fonctionnel, il faut une attention quasi-quotidienne. Si une seule passe à poissons est inopérante, tout l'axe est condamné, puisque les zones de frayère du saumon, de l'alose ou de la lamproie sont en général très en amont. La responsabilité des propriétaires d'ouvrages est donc immense. Notre association aide et accompagne les propriétaires, en réalisant notamment des guides d'entretien.
S'agissant des sédiments, beaucoup d'études sont lancées, notamment dans la perspective de la modification de l'ouvrage de Poutès-Monistrol sur le haut-Allier, qui de dix-huit mètres de haut serait abaissé à quatre mètres. C'est une expérience importante. Le saumon se verra ainsi ouvrir des zones de frayère très favorables. La remobilisation des sédiments présente toutefois un risque pour les zones de frayère situées en aval ; il faudra y être particulièrement attentif.
Pour établir des stratégies d'aménagement, l'ONEMA a établi une grille d'évaluation de la difficulté de franchissement de chaque ouvrage. On peut donc, sur un axe, définir des priorités et les ouvrages les plus pénalisants. Notre association travaille dans le cadre du plan Loire et du SDAGE (schéma directeur d'aménagement et de gestion des eaux) Loire-Bretagne : des priorités ont été affirmées, et notamment l'obligation de s'interroger systématiquement sur la possibilité d'effacer un ouvrage pour restaurer la continuité écologique, plutôt que de chercher une solution d'équipement comme on a spontanément tendance à le faire.