Aujourd'hui, un éleveur de vaches allaitantes gagne 14 000 euros par an pour 3 200 heures de travail, tandis que le revenu moyen d'un agriculteur qui cultive de la betterave, de la pomme de terre et du blé était de 75 000 euros avant impôts en 2011 pour 900 heures de travail. À cela s'ajoutent les aides de la PAC qui sont de 300 euros par hectare en grandes cultures et de 100 euros pour les prairies. Il y a là un véritable gâchis d'argent public. Comment voulez-vous justifier une telle PAC auprès des éleveurs et surtout des contribuables ?
J'ai trouvé Dominique Daul très accommodant sur la réforme de la PAC. Qui va accepter que l'on verse de l'argent public à des céréaliers qui, pour la plupart, n'en ont pas besoin ? Cette année, les prix des céréales ont chuté, mais, ces deux dernières années, ça a été le « gavage » complet ! Certaines ONG demandent une disparition de la PAC. Cela réglerait peut-être le problème, mais il n'y aurait plus d'éleveurs. Telle n'est pas la position de WWF. Pour notre part, nous demandons une meilleure répartition des aides et une convergence totale en 2020, mais cela nous a été refusé. Nous avions demandé un plafonnement des aides, mais cela nous a été également refusé. Nous avions demandé un paiement pour services écosystémiques, c'est-à-dire à ce que les agriculteurs soient payés pour le service rendu, ce qui leur permettrait de tirer leur épingle du jeu. Un céréalier en Beauce qui épand des pesticides et des engrais minéraux ne rend pas beaucoup de services écosystémiques à la société. Il n'a pas du tout d'infrastructures agro-écologiques, c'est-à-dire de haies, etc. En revanche, un éleveur de vaches allaitantes dans le Limousin, qui entretient un paysage et ses prairies et qui stocke du carbone, rend à la société un service largement supérieur. Aidons nos éleveurs ! Il est important de penser sérieusement à ces pistes pour la future PAC.
Beaucoup d'intervenants se sont félicités que les émissions de gaz à effet de serre aient baissé de 10 % dans l'élevage. Attention à cet argument à double tranchant, car ce résultat est dû à l'intensification de l'élevage. La « ferme des mille vaches » n'aura pas nécessairement un plus mauvais bilan carbone qu'une exploitation de vaches allaitantes nourries à l'herbe dans le Limousin.
On a parlé aussi de déprise agricole. C'est une réalité dans certaines régions, en moyenne montagne notamment parce que nos éleveurs ne sont plus du tout aidés et que personne ne veut s'y installer. Mais c'est aussi une réalité dans les régions de grandes cultures. Les aides PAC sont en quelque sorte des primes à l'agrandissement, puisqu'elles sont liées au nombre d'hectares. Du coup, les exploitations céréalières s'agrandissent tandis que le nombre d'agriculteurs diminue drastiquement. À ma connaissance, la région Champagne-Ardenne est la seule qui reçoit des aides du Fonds européen de développement économique et régional (FEDER) parce qu'elle perd de la population. Dans certains villages, il y avait auparavant quinze agriculteurs, contre un seul maintenant.
Cela doit nous conduire à nous poser la question de l'hyperspécialisation, qui est aussi le résultat des politiques agricoles françaises et européennes. Aujourd'hui, certaines régions sont spécialisées et déconnectées des autres. Dans la Beauce, on produit des céréales, en Bretagne du lait et du porc, en Aquitaine du maïs et du vin. (Murmures sur divers bancs) Reconnectons ces zones, essayons de réinjecter un peu d'élevage dans les zones de grandes cultures afin que des complémentarités vertueuses soient remises en place et que les céréaliers trouvent des débouchés pour les protéagineux qu'ils vont cultiver. Le plan « protéines » permettra d'accroître l'autonomie protéique des élevages, les éleveurs ayant intérêt à cultiver des protéines puisqu'ils toucheront des primes. Par contre, les céréaliers n'ont aucun intérêt à en cultiver car les niveaux de prix sont extrêmement bas, la recherche publique et privée sur les variétés a été arrêtée, d'énormes attaques de ravageurs font baisser les rendements, et les coopératives n'offrent pas de débouchés puisque les régions d'élevage sont éloignées.
La responsabilité sociétale des entreprises est une question importante. Il convient de responsabiliser tous les acteurs de la chaîne : les éleveurs, l'abattage, l'alimentation animale qui est un secteur clé en ce qui concerne l'autonomie protéique, mais aussi les industriels, la grande distribution et le consommateur. Le WWF travaille beaucoup avec les entreprises de tous les secteurs que je viens de citer – alimentation animale, distribution, transformation – et il distille des messages à destination des consommateurs pour qu'ils partagent la valeur ajoutée et les coûts. L'ONG environnementale que nous sommes souhaite que les coûts ne soient pas supportés uniquement par les éleveurs, mais qu'ils soient partagés tout au long de la chaîne de valeur et que tout le monde essaie de travailler la main dans la main. Vous avez cité l'exemple de la Global roundtable for sustainable beef (GRSB), la table ronde mondiale sur le boeuf durable, qui a été cofondée par le WWF et des industriels de la viande. Certes, cette initiative concerne plutôt la problématique de la déforestation, donc la Colombie, le Brésil, l'Argentine et l'Australie, mais c'est un bon exemple de travail avec le secteur de l'industrie.