Intervention de général Jean-Louis Georgelin

Réunion du 21 novembre 2012 à 16h30
Commission de la défense nationale et des forces armées

général Jean-Louis Georgelin :

« La politique de défense et de sécurité de la France est, à nouveau, à la croisée des chemins. » Cette phrase, dont nul ne niera la pertinence, eu égard aux difficultés que connaît notre pays pour le financement de sa politique de défense, est la première de la préface que le Président Nicolas Sarkozy avait donnée, il y a quatre ans, au Livre blanc de 2008. Ainsi, pour la troisième fois depuis que, en 1996, nos armées ont été transformées en un outil professionnel tourné vers la projection, nous remettons l'ouvrage sur le métier, pour réformer, réorganiser, renforcer, dans un domaine qui est pourtant, par excellence, celui du temps long.

En réalité, nous n'avons cessé, depuis la fin de la guerre froide, de nous interroger sur notre outil militaire et sur son coût. L'absence de menaces militaires clairement identifiées, les réticences à employer la force après l'apocalypse des deux guerres mondiales, le succès stratégique de l'Union européenne, qui a abouti à la fin des guerres intra-européennes, la mondialisation qui brouille les repères des nations, le triomphe apparent du soft power, c'est-à-dire la capacité d'influence, sur le hard power, c'est-à-dire l'usage plus traditionnel de la force, les performances nuancées des interventions militaires, tout cela vient à l'appui de ceux qui pensent que les dépenses militaires sont non seulement improductives, mais parfois inutiles, et intimide ceux qui persistent à croire que les sociétés humaines et les États qu'elles ont établis pour rendre possible la vie en société n'ont pas véritablement changé de nature au point que la violence et l'affrontement armé soient en voie d'éradication.

Sous la Ve République, la France a su conserver des capacités militaires crédibles, maintenir une force de dissuasion pour la défense de ses intérêts vitaux, faire face a ses responsabilités de membre permanent des Nations unies en intervenant militairement quand nécessaire, maintenir une présence militaire effective dans ses territoires et départements d'outre-mer, honorer ses accords de défense, maintenir une industrie de défense performante, comme l'a montré l'emploi de nos équipements et de nos munitions en OPEX, notamment en Afghanistan et en Libye. Tout cela, elle l'a fait grâce à l'impulsion que le fondateur de la Ve République avait donnée à nos ambitions de puissance, lesquelles n'ont été remises en cause par aucun de ses successeurs, ce qui ne veut pas dire que les moyens financiers, les organisations, les doctrines, les équipements n'aient pas été constamment adaptés, et ce qui ne veut pas dire non plus qu'il n'y ait pas eu, depuis le début, une tension de plus en plus difficile à contenir entre les ambitions affichées et les moyens nécessaires pour les réaliser.

C'est précisément cette tension et l'accumulation de réformes de plus en plus radicales et rapprochées qui rendent encore plus difficile le bon ajustement de notre politique de défense et de nos moyens militaires. La question que nous devons nous poser, avec nos partenaires dans l'Union européenne et dans l'Alliance atlantique, est simple à formuler : aujourd'hui, compte tenu de l'état actuel du monde, et plus particulièrement de l'Europe, qui a pu procéder à un allégement historique des moyens militaires nécessaires à sa sécurité, avons-nous atteint un seuil de capacité au-delà duquel notre sécurité serait compromise pour le présent – nous bénéficions aujourd'hui des décisions prises il y a parfois plus de vingt ans – et irrémédiablement compromise pour les générations futures – les décisions qui sont prises aujourd'hui engagent notre avenir pour trente ans ?

Trois facteurs majeurs pèsent sur la réponse à apporter à cette question : le premier pour la balayer, le deuxième de manière ambivalente, le troisième pour inciter à la prudence.

Le premier, qui pèse de toute sa force, au point de risquer de saturer toute la réflexion géopolitique et stratégique, c'est la gravité de la situation économique et financière de notre pays, qui n'a cessé de s'accroître depuis 2008. Nous avons l'ardente obligation de réduire la dette et le déficit public, et nous devons nous interroger sur la contribution que, dans cet objectif, peut apporter le budget de la défense. Une réponse partielle a déjà été avancée avec la programmation triennale, qui renonce au 1 % supplémentaire prévu dans le Livre blanc à partir de 2012. À cela va s'ajouter la fin programmée des recettes exceptionnelles, que Bercy avait su habilement imposer en lieu et place de crédits budgétaires. On a déjà enclenché je crois, une réduction de ressources d'une trentaine de milliards d'euros sur la période couverte par le dernier Livre blanc.

Avec 1,5 % du PIB consacré à la défense, première mission de l'État, nous sommes déjà à un point historiquement bas. En d'autres termes, la défense a déjà été largement mise à contribution. Elle a déjà fait son homework. Chacun a présent à l'esprit la performance du ministère dans la révision générale des politiques publiques (RGPP), en comparaison avec les autres départements ministériels.

D'autre part, si la donne stratégique a permis d'alléger les capacités militaires, cela ne se traduit pas nécessairement par une baisse mécanique des budgets militaires. En effet, les personnels, l'entraînement, l'acquisition des équipements, leur maintien en condition opérationnelle, les OPEX, tout cela coûte de plus en plus cher, et leur diminution unitaire n'entraîne pas nécessairement une réduction proportionnelle des coûts. L'heure de Rafale coûte deux fois celle du Mirage 2000 D, l'heure de Tigre quatre fois celle de Gazelle, le maintien en condition opérationnelle (MCO) augmente mécaniquement de 7 % par an, etc. L'intervention militaire va-t-elle, à terme, devenir hors de portée de nos États ?

La dépense publique, en France, représente 56 % du PIB. Quand on enlève 1,5 % pour la défense, il reste 54,5 %. Sans doute y a-t-il, dans cette masse, des marges de manoeuvre à explorer.

Il serait paradoxal et dangereux, alors même que la crise économique et financière ajoute au risque d'incertitude et aux désordres du monde, et par conséquent aux risques de conflit, d'aller encore plus loin dans la réduction de nos capacités militaires, d'autant qu'un ajustement disproportionné de ses moyens pourrait avoir, pour le statut et la sécurité du pays, un coût hors de proportion avec les effets à en attendre.

Le deuxième facteur, c'est l'Europe : l'Europe et sa situation stratégique, l'état militaire de l'Europe, l'Europe et ses alliances – l'OTAN et l'Union européenne –, l'Europe et les États-Unis. Il est inutile d'épiloguer sur la solidarité qu'ont imposée l'histoire et la géographie aux nations européennes, mais, quelle que soit la force de ces liens, financiers, économiques, culturels, juridiques, politiques, quelle que soit la force du sentiment d'une communauté de destin que partagent ces nations, l'Europe n'est pas encore une nation. Or une armée n'existe que par rapport à une nation. Il a fallu des siècles pour constituer le sentiment national de nos pays. Il en faudra d'autres pour que s'enracine un sentiment national européen, qui plus est façonné par les conséquences de la mondialisation. Nos nations européennes vivent dans un sentiment d'insularité stratégique qui entraîne avec lui l'idée que la guerre est sinon vaincue, du moins obsolète.

De plus, la force du lien transatlantique les a persuadées que, en cas de malheur, elles pouvaient compter sur les États-Unis, même s'ils montrent des signes de lassitude évidents par rapport à la situation de free rider, de passager clandestin, des Européens à bord de la puissance militaire américaine. Aujourd'hui, l'Europe est un quasi désert militaire : budgets en berne, armées peaux de chagrin, recherche epsilonesque, capacités d'intervention réduites, industries de défense encore trop morcelées. Seuls la France, le Royaume-Uni et, dans une moindre mesure, l'Allemagne et l'Italie conservent un certain niveau de puissance militaire. Ce tableau préoccupant devrait inciter à la prudence ceux qui renvoient à une idée très française de la défense européenne pour trouver des solutions miracles pour résoudre notre équation militaire.

On a beaucoup parlé du rapport Gallois, qui faisait état d'un seuil au-delà duquel la désindustrialisation du pays deviendrait irrémédiable. On a moins parlé du rapport Védrine, qui, sur toutes ces problématiques, dit ce qui doit être dit, en particulier en ce qui concerne notre relation à l'OTAN, qui, selon moi, a été tranchée avec le bon sens nécessaire. On sent approcher le moment où l'Europe sera rattrapée par son irresponsabilité militaire. Compte tenu de ce qu'elle a su maintenir, la France a un rôle majeur à jouer dans ce domaine, pour peu qu'elle n'envoie pas, fût-ce conjoncturellement, un contre-signal.

Le troisième facteur, c'est la réforme perpétuelle. Usque non descendat ? Je suis frappé de voir que trop nombreux sont ceux qui, prenant le train de cette réforme perpétuelle en marche, qu'ils soient de mauvaise foi ou qu'ils flirtent avec un angélisme postmoderne, raisonnent, à l'instant où ils décident de s'intéresser aux dossiers de la défense, comme si rien n'avait été fait depuis l'effondrement de l'Union soviétique, comme si nous n'avions pas compris que la mondialisation avait changé les rapports entre les nations et la vie de nos sociétés, que le soft power s'imposait le plus souvent par rapport au hard power, que la technologie, notamment numérique, avait radicalement transformé les conditions du combat, que l'internationalisation des interventions militaires et leur dualité civilo-militaire imposaient des schémas nouveaux, que l'acceptation du sacrifice, qui est au coeur de l'engagement militaire, posait un problème à nos sociétés, alors même que l'on défend des avantages et des intérêts plutôt que le territoire de la patrie.

Aucun corps de l'État ne s'est réformé comme nos armées. C'était nécessaire, logique. Que chacun en prenne honnêtement conscience. Par deux fois en une dizaine d'années, elles ont été auscultées, mises à plat, amputées, restructurées, parfois avec une inutile brutalité.

Aujourd'hui, nos armées comptent 225 000 hommes et femmes, représentent 1,5 % du PIB, 8 à 9 % du budget de l'État – à la fin de la guerre froide, c'était 500 000 hommes, 2,7 % du PIB, 15 % du budget de l'État. Faut-il raboter des contrats opérationnels raisonnables, mis au point aux termes de délibérations approfondies ? Faut-il prendre le risque d'aller encore plus loin, de déstabiliser l'institution militaire épuisée par des réformes qui n'ont jamais le temps d'aboutir ? Après toutes les restructurations qu'a subies l'institution, les marges de manoeuvre se raréfient, dès lors que nous ne renonçons pas à nos ambitions. Il est clair que ce n'est pas au ministère du budget de décider de la stratégie de notre pays – c'est au Président de la République en Conseil de défense –, ni à ce même Haut Conseil de décider de l'organisation du ministère de la défense – c'est au ministre de la défense.

Oui, la défense doit être partie prenante de la bataille de la dette, mais n'oublions pas que les armées ont fait largement leur homework. La République a inscrit le principe de précaution en lettres d'or dans sa Constitution. Le premier principe de précaution pour un État, n'est-ce pas de conserver des capacités militaires pour être en mesure d'affronter une situation qu'il n'aurait pas su anticiper ? La puissance militaire, c'est un peu comme l'oxygène de l'air : on ne se rend pas compte de son utilité quand on n'a pas besoin de l'utiliser, mais, lorsqu'on s'aperçoit qu'elle fait défaut, il est toujours trop tard pour réagir.

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