Intervention de Chris Blache

Réunion du 11 mai 2016 à 13h30
Délégation de l'assemblée nationale aux droits des femmes et à l'égalité des chances entre les hommes et les femmes

Chris Blache, consultante en socio-ethnographie, cofondatrice et coordinatrice de la plateforme Genre et Ville :

Genre et ville se présente comme un « think tank » et un « do tank », une plateforme de recherche et d'action.

Nous suivons trois principes. Tout d'abord, nous travaillons de façon transversale : nous ne nous adressons pas uniquement aux personnes qui s'occupent d'urbanisme et de droits des femmes, mais à l'ensemble des délégations de la communauté dans laquelle nous travaillons, ville ou département.

Notre travail est également participatif : un ensemble d'acteurs et d'actrices doit être intégré à notre dynamique et travailler avec nous dans la durée, du début de notre travail jusqu'à notre départ, et faire perdurer nos projets.

Enfin, notre pratique est itérative, c'est un point extrêmement important pour deux raisons. Tout d'abord, nous nous confrontons à quelque chose d'extrêmement lourd et construit, nous pourrions remonter aux XVIIIe et XIXe siècle pour comprendre comment les choses se sont solidifiées dans un univers extrêmement sexiste et de domination, notamment dans l'espace public. Il est donc important pour nous de travailler dans la durée et de revenir sur les sujets.

De plus, dès que nous déconstruisons une norme, nous en construisons une autre. Nous pouvons très bien lutter contre un stéréotype tout en reproduisant un autre. Sylvette Denèfle explique très bien cela : lorsque nous élargissons un trottoir ou que l'on crée un bateau pour que les femmes puissent passer avec les poussettes, une des questions d'inégalité est résolue, mais pas celle du stéréotype qui associe les femmes aux poussettes. Nous réalisons que, même dans des travaux vertueux, nous risquons d'entériner certains stéréotypes plutôt que de les déjouer. Ce principe itératif est donc important pour nous, nous ne pensons pas être meilleurs que les autres. Notre travail consiste donc à systématiquement remettre l'ouvrage sur le métier pour faire le point.

Genre et Ville intervient à différents niveaux.

Un niveau historique, tout d'abord, car il nous semble extrêmement important de comprendre comment les choses se sont mises en place et comment elles perdurent.

Je donne souvent l'exemple des marches exploratoires, qui sont aujourd'hui répandues et utilisées notamment par le Gouvernement. Elles ont des aspects très vertueux, notamment l'empowerment, qui donne aux femmes le pouvoir d'agir et de prendre la ville. Le fait d'agir ensemble est très important, la dénonciation récente de faits de harcèlement nous le montre. Mais ces marches exploratoires peuvent servir une approche sécuritaire de la ville et replacent les femmes dans un rôle normatif de contrôle de l'ordre social. Nous souhaitons au contraire faire sortir les femmes de ce rôle qu'on leur connaissait très bien au XIXe siècle. C'est pourquoi chaque fois qu'une opération se mène, nous essayons d'en tirer la substantifique moelle et d'en travailler les aspects les plus intéressants en appelant l'attention sur les effets pervers. Ne donnons pas aux femmes la responsabilité de la sécurité de la ville. Nous pouvons travailler entre hommes et femmes sur ces questions, et les femmes ne doivent pas se retrouver dans le rôle traditionnel de contrôle social qui leur est attribué.

Sur ces aspects historiques, nous travaillons avec des chercheuses qui étudient la littérature du XIXe siècle et nous avons rassemblé un corpus de chercheuses et de chercheurs qui nous accompagnent et nous aident sur ces questions pour analyser l'histoire.

Nous agissons aussi dans le domaine de la recherche contemporaine, pour relever les bonnes pratiques, travailler sur les territoires et mener des études. Nous collaborons ainsi régulièrement avec Édith Maruéjouls, avec qui nous venons d'ailleurs de mener une étude à Aubervilliers sur l'accès à la culture au travers du prisme du genre. Cette étude a montré les mêmes résultats qu'à Bordeaux. Aubervilliers est pourtant une ville très vertueuse sur les questions d'égalité, mais si les filles représentent 38 % des licenciés d'associations sportives, elles ne bénéficient que de 26 % des budgets. Nous continuons à mener de telles études à la demande des villes, et nous menons aussi des formations sur le budget sensible au genre, et sur la définition du genre.

Enfin, nous avons mis en place un Programme d'actions sensibles au genre et espaces (PASSAGES) qui a vocation à se développer. Il s'est aujourd'hui déployé sur trois territoires : un quartier de Villiers-le-Bel dans le Val-d'Oise, le quartier Belleville-Fontaine au Roi, à Paris, et le quartier nord de Nantes. Nous travaillons aussi depuis longtemps sur la ville de Floirac.

La première année de ce programme est consacrée à la sensibilisation, à l'absorption, au comptage et aux relevés. S'agissant d'un impensé, le moment où la question est révélée sur le territoire est extrêmement important. Ce n'est pas facile : il nous est demandé de donner des solutions tout de suite, mais la première chose à faire est de comprendre, de poser les bonnes questions pour identifier ce qui se joue sur le territoire. C'est alors que les personnes qui vivent ce territoire se rendent compte des inégalités.

Nous accompagnons cette phase de formations des élus, des personnels de la ville, des habitantes et des habitants. Par exemple, je donnerai une formation sur les budgets sensibles au genre à des habitants de Villiers-le-Bel, qui seront ainsi armés pour participer aux groupes de travail avec les représentants de la mairie.

Nous réalisons aussi des marches. Nous avons essayé de garder les éléments qui nous semblaient importants dans les marches exploratoires en les complétant. Nous les avons intitulées « marches sensibles », l'idée étant de sortir du prisme sécuritaire et du diagnostic en marchant, pas toujours très efficace. Nous préférons penser la ville sensible, en la redécouvrant. Nous demandons aux personnes – femmes et hommes – de venir avec nous et de se laisser aller à restaurer leurs sens, c'est-à-dire de traverser la ville en écoutant, en regardant. Ces marches se font souvent sans parler, de façon à libérer le reste des sens et ouvrir ses oreilles, ses yeux et ses narines, retrouver l'usage de ses doigts et de ses pieds, comprendre ce qui se passe autour de soi, essayer un banc.

Nous demandons aussi aux participants de changer d'identité. L'objectif n'est pas de faire un atelier drag king ou drag queen, mais de s'imaginer dans la peau de quelqu'un d'autre pour lâcher les idées reçues. Ce n'est pas toujours évident au début mais certaines personnes qui étaient extrêmement réfractaires nous disent lors des débriefings qu'elles ne verront plus jamais leur ville de la même manière, et elles souhaitent y revenir à d'autres moments, dans d'autres personnalités. Notre idée n'est pas d'imposer une réponse spécifique, mais de mettre les personnes dans une disposition qui leur permettra de recevoir, d'écouter et de comprendre.

Ensuite, une fois que ce travail a été fait, il est possible de se retrouver pour discuter de ce que l'on souhaite faire de cette ville. C'est le deuxième volet de notre programme PASSAGES. La première année est consacrée aux ateliers dans l'espace public, tels que les ateliers « même pas peur » au cours desquels nous encourageons les femmes – avec l'aval de la mairie – à aller tagger les murs de leur ville à la craie. Après cela, lorsque nous réunissons tout le monde, la dynamique n'est plus du tout la même.

À Villiers-le-Bel, nous avons presque commencé de manière cachée, une personne de l'atelier « gestion urbaine de proximité » nous a demandé d'intervenir avec des écoles sur des questions de territoire et de genre. Le travail avec les enfants s'est très bien passé : nous avons fait des cartes sensibles, nous nous sommes rendu compte que leur environnement pouvait être reproduit de façon très différente et nous en avons tiré beaucoup d'enseignements. Mais nous avons été frustrés de ne pas avoir eu assez de temps. C'est alors que nous avons mis en place le programme PASSAGES.

Pendant la première année, il nous était demandé de ne pas aller en parler aux élus : c'était l'époque de la « Manif pour tous » et le terme de genre était mal perçu. Nous avons décidé de continuer et de proposer les formations, laissant la porte ouverte aux élus.

Ces formations réunissaient une vingtaine de personnes venues de toutes les délégations, des élus, des membres de l'équipe administrative de la ville. Nous avons réalisé des formations avec Édith Maruéjouls et le centre Hubertine Auclert, Paul Denis était venu nous accompagner pour une formation sur le budget sensible au genre.

À la suite de ces formations, nous avons décidé de lancer les actions. Nous avons proposé un premier plan, qui nous permet de travailler aujourd'hui sur une cour d'école. Pendant l'été, cette cour d'école sera totalement refaite à la suite d'un travail participatif avec des membres du service de la rénovation urbaine, les délégués de classe du CP au CM2 et des professeurs d'école. Nous avons repensé la cour en essayant de la « dé-genrer » : comment contourner l'inévitable terrain de foot au milieu de la cour ? Que signifie jouer dans la cour ?

Nous avons également constitué un groupe d'habitantes et d'habitants pour nous accompagner dans la rénovation urbaine dans laquelle nous serons impliqués en 2016 et 2017. Il est plus difficile de travailler avec les jeunes car ils n'ont pas envie d'être surveillés ou accompagnés, mais nous avions repéré une action qui a très bien marché à Nantes : les jeunes créaient des photoreportages afin de décrire comment ils vivaient leur ville en tant que fille ou garçon.

Dès le milieu de la première année du programme PASSAGES, j'ai dit que Villiers-le-Bel réunissait toutes les composantes pour devenir un petit Vienne, c'est-à-dire une ville qui intégrerait l'égalité femmes-hommes à tous les niveaux dans sa structure, ses actions, sa construction, dans les mobilités. En début d'année, l'équipe de rénovation urbaine, accompagnée de l'ensemble de l'équipe de la ville de Villiers-le-Bel, y compris le maire qui n'était pas totalement convaincu au départ et qui est aujourd'hui totalement avec nous sur ces questions, est allée porter le projet auprès de l'Agence nationale pour la rénovation urbaine (ANRU) dans le cadre du programme d'investissements d'avenir (PIA). C'était le seul projet présenté à intégrer de façon principale l'égalité entre femmes et hommes. Ce projet a été retenu, et à partir de l'année prochaine, les quartiers de Derrière les Murs et Puits la Marlière, en pleine rénovation urbaine, vont complètement intégrer les questions d'égalité entre femmes et hommes dans l'aménagement des logements, les mobilités, la création de l'espace public, la création des communs, par un travail participatif qui sera accompagné par l'équipe que nous avons mise en place.

Si ce travail fonctionne bien, l'ANRU propose de créer un label. Nous sommes tout à fait prêts à discuter de ces questions de labellisation, afin que le label n'enferme pas, mais soit plutôt une piste d'envol.

Le projet de Villiers-le-Bel est pour moi l'une des plus belles réussites. Je pourrai vous donner encore beaucoup d'exemples, je terminerai avec une anecdote.

Lors d'une discussion avec le maire, il me dit qu'il était favorable à l'égalité entre femmes et hommes, mais que les questions de genre le gênaient un peu. Je lui répondis que l'on pouvait oublier le mot, et chercher à quoi il servait. Il continua en disant que les budgets genrés pour les équipements ajoutaient une contrainte alors que l'élaboration des budgets était déjà longue. Enfin, il se plaignit que les femmes viennent pique-niquer sur le terrain de foot qui venait d'être ouvert. Je pensais que c'était au contraire le signe d'une réussite, mais il me dit que le terrain n'était pas fait pour cela. Mais où vont-elles alors, lui ai-je demandé ? Il est resté sans réponse.

Depuis ce jour, une réflexion a été amorcée et c'est maintenant lui qui incite les femmes à prendre part aux réunions. Il est devenu le premier défenseur des politiques d'égalité à Villiers-le-Bel. Il faut du temps, un processus itératif et transversal, et de la volonté politique.

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