Intervention de Filippo Grandi

Réunion du 17 janvier 2017 à 16h45
Commission des affaires étrangères

Filippo Grandi, Haut-Commissaire des Nations Unies pour les réfugiés :

Les ramener où, monsieur le député ? La Libye est un pays dangereux, bien trop dangereux pour que nous puissions même y travailler. Comment imaginer conclure des accords avec un pays démantelé, où l'État est défait, sans autorité centrale, fragmenté et sous le contrôle de bandes criminelles armées ? Si la Libye était un État stable et solide, on pourrait tenir un autre discours, mais ce n'est pas le cas. À cela s'ajoute que très peu de pays tiers seraient disposés à accepter la création sur leur territoire de camps dans lesquels on agrégerait les gens pour les trier. Sans parler des questions éthiques, une solution de ce type serait d'application très difficile : elle accroîtrait la présence de migrants dans des pays qui, ne disposant que de très faibles ressources, dépendraient entièrement de l'aide des pays européens et d'autres pour soutenir une population déstabilisante. Il a été question de faire jouer ce rôle à la Tunisie mais je ne pense pas que ce pays compte prendre cette direction.

Plutôt que d'imaginer aller dans cette voie, il me semble plus constructif de faire ce que nous avons proposé : d'une part, adopter une vision plus stratégique de l'aide pour prévenir la formation des flux de population ; d'autre part, dans les pays voisins des zones de crise et qui hébergent la plupart des réfugiés avant que ceux-ci ne choisissent d'aller plus loin, investir dans le potentiel que représentent ces réfugiés, avec une enveloppe bien supérieure à ce qu'elle est actuellement et de manière beaucoup plus réfléchie. Un exemple vous éclairera : pendant cinq ans, aucun investissement n'a été fait visant à l'éducation et à l'emploi des Syriens réfugiés en Jordanie et au Liban, ni au soutien de ces pays fragiles et sans ressources – ceux-là mêmes d'où provenaient les premiers réfugiés arrivés en Europe.

La leçon, au moins pour cette région, a été apprise, puisque lors de la conférence de Londres consacrée à la Syrie, les pays donateurs ont décidé d'allouer entre 11 et 12 milliards de dollars à ces secteurs – et l'on commence à voir des résultats positifs : les flux se stabilisent. Bien sûr, tout n'est pas résolu. La Jordanie continue de se plaindre que le poids qui pèse sur elle est insupportable et le Liban reste un pays très fragile mais, au moins, un nombre croissant d'enfants réfugiés commence à aller à l'école. Aurait-on entrepris cette démarche dès le début de la crise et non après cinq années de guerre que, j'en suis sûr, on aurait évité pour une grande part la crise qui a affecté l'Europe en 2015, car ceux qui ont ouvert la voie à tous les autres ont été les Syriens. Les investissements de ce type seront le futur de l'assistance humanitaire aux réfugiés ; il faudra toujours donner des vivres et des médicaments et protéger les personnes, ce qui est notre spécialité, mais les très importantes ressources nécessaires pour stabiliser les flux de population ne peuvent venir que d'autres institutions. La Banque mondiale, la Banque africaine de développement et la Banque islamique de développement manifestent un intérêt croissant pour cette approche ; c'est moins le cas dans les institutions d'aide au développement de l'Union européenne. Leur intérêt reste théorique, si bien que des mécanismes automatiques persistent et que les aides sont dispersées au lieu d'être ciblées selon les modalités que j'ai décrites. Elles n'ont pourtant rien d'utopique : le président de la Banque mondiale, qui a très bien compris notre démarche, encourage ses services à aller dans cette direction. À l'échelle humanitaire, qui est relativement limitée, le projet de fonds, initialement doté de 2 milliards de dollars destinés à quinze pays, que nous sommes en train de discuter avec la Banque mondiale, n'est pas indifférent. Outre cela, un autre fonds, de 14 milliards de dollars celui-là, est prévu pour les pays d'accueil fragiles. Ces sommes ne suffiront pas à stabiliser les flux de réfugiés mais elles y contribueront certainement.

Il faut aussi mieux organiser l'accueil de ces personnes. Au plus fort de l'arrivée des réfugiés en Grèce, on a constaté qu'en termes de sécurité les contrôles aux frontières extérieures de l'Union européenne ne sont pas adéquats. Nous demandons depuis longtemps la création d'un système unifié d'enregistrement et de filtrage, mais, bien que les possibilités technologiques le permettent aisément et que l'Union soit en mesure de le faire, cet effort collectif n'a pas lieu. Or conjuguer des investissements ciblés pour réduire les mouvements de population à un mécanisme de filtrage plus efficace rendrait le phénomène gérable, même s'il se poursuit.

J'ai évoqué devant vous l'importance de l'exemple européen dans l'expression de la solidarité à l'égard des réfugiés. On le voit avec le Kenya, au sujet duquel vous m'avez interrogé. Ce pays héberge depuis des décennies des centaines de milliers de réfugiés somaliens, dont la plupart sont regroupés dans le camp de Dadaab, situé à la frontière avec la Somalie ; il a abrité jusqu'à 400 000 personnes. Mon prédécesseur a dû faire face à l'irritation du gouvernement kenyan, qui a plusieurs fois fait valoir que cette situation était insupportable pour son pays et qu'il entendait renvoyer tout le monde en Somalie. Nous avons toujours réussi à négocier des solutions temporaires, mais cela devient de plus en plus difficile parce que le président kenyan constate que l'Europe refuse d'accueillir des réfugiés en dépit de la disparité patente de ressources entre l'Union européenne et le Kenya – qui va s'aggravant car les donateurs se font plus chiches au Kenya. Je me suis rendu trois fois à Nairobi l'an dernier. Nous avons, une fois de plus, négocié un mécanisme qui permet, en les soutenant, de renvoyer en Somalie les personnes qui le souhaitent, et nous avons considérablement réduit la dimension du camp. Mais il faut aussi investir en Somalie. Je conviens que ce n'est pas facile mais la Banque mondiale a accepté de le faire avec des moyens hétérodoxes, et nous nous sommes portés volontaires pour canaliser des ressources à cette fin. Il faut trouver des solutions créatives pour prévenir d'autres flux de population, car il n'est pas impossible pour des réfugiés somaliens au Kenya de traverser le désert et d'embarquer, au Nord de l'Afrique, sur des canots à destination des côtes européennes ; cela se produit déjà. C'est un exemple supplémentaire de la nécessité d'investissements très importants.

Nous avons écouté avec attention et non sans une certaine préoccupation les déclarations du président américain élu. Les États-Unis financent presque 40 % de notre budget, ce qui a représenté 1,5 milliards de dollars en 2016. Je ne pense pas que la nouvelle administration, aussi complexes que soient ses relations avec l'Organisation des Nations Unies, ciblera cette contribution particulière car l'efficacité du travail du HCR a toujours été appréciée des présidences américaines successives, de toutes couleurs politiques, et devrait continuer de l'être. En revanche, les finances du Haut-Commissariat pourraient être touchées indirectement par des coupes claires dans l'aide extérieure en général ; j'espère que ce ne sera pas le cas. Nous défendrons notre cause, car si les États-Unis diminuaient de 20 % ou 30 % leur contribution à notre budget, nous serions évidemment conduits à mettre fin à certains de nos programmes d'aides aux réfugiés, ce qui aggraverait immanquablement la déstabilisation de bien des zones du globe.

L'autre programme menacé est celui des réinstallations de réfugiés aux États-Unis. Le président Obama avait approuvé, en 2016, un plafond sans précédent de réinstallation de 110 000 réfugiés chaque année, en provenance notamment du Liban et du Kenya. Ce programme est particulièrement utile aux femmes qui ont subi des violences sexuelles : elles bénéficient en priorité de la réinstallation aux États-Unis. Si, comme il a été dit au cours de la campagne de M. Trump, le nombre de réinstallations autorisées est réduit, les personnes qui en souffriront seront donc les plus vulnérables ; nous avons commencé d'expliquer les conséquences qu'aurait une telle évolution. Nous craignons aussi une réduction ciblée des réinstallations, visant certaines religions ou nationalités ; ce serait un signal politique très dangereux. Nous avons entrepris de l'expliquer aux nouveaux élus au Congrès qui assistent à des sessions de formation ; le fait que nous ayons été conviés à y participer est positif en soi. Au fil des décennies, le HCR a dialogué avec des présidences américaines très différentes ; celle qui s'annonce pourrait présenter des caractéristiques nouvelles et nous attendons d'y voir plus clair.

Nous faisons beaucoup pour les femmes réfugiées, surtout lorsqu'elles voyagent seules ou accompagnées d'enfants, ce qui les rend particulièrement vulnérables. Nous essayons bien sûr de mobiliser les réseaux sociaux dans les pays où elles se trouvent et nous insistons sur l'importance du regroupement familial là où il est possible, en essayant qu'il s'applique à elles en priorité. Je sais la polémique, très commune en Europe, au sujet du regroupement familial. L'exemple d'un groupe de femmes syriennes réfugiées que j'ai rencontrées à Istanbul devrait pourtant frapper les esprits : une partie d'entre elles voulaient rejoindre leur mari ou leurs fils en Europe, mais ce regroupement leur a été refusé. Cela les a contraintes à rester dans une grande ville où la plupart ont immédiatement été enrôlées de force dans des réseaux de prostitution ; leur aurait-on permis de rejoindre le reste de leur famille que ce destin leur aurait été évité. Nous insistons donc sur l'importance du regroupement familial et sur la nécessité que bénéficient en priorité des programmes de réinstallation les femmes qui ont subi des violences. C'est déjà le cas aux États-Unis et au Canada, qui sont les principaux pays de réinstallation ; nous essayons de parvenir à ce que cela soit généralisé, avec des résultats pour l'instant limités, mais nous avançons. J'ajoute que beaucoup de migrantes économiques subissent les mêmes violences que les réfugiées. Une approche commune est donc nécessaire pour tous ces groupes vulnérables, même s'ils sont juridiquement distincts ; les mesures qui s'appliquent aux unes devraient s'appliquer aux autres. Ces catégories de population vulnérables sont l'objet d'une attention spécifique, de nombreuses initiatives sont prises pour leur venir en aide et certains pays nous allouent des ressources qui leur sont exclusivement destinées – c'est le cas des États-Unis, et nous espérons que cela continuera.

Les pays du Golfe ne sont ni nos donateurs principaux ni des donateurs insignifiants. Leur aide peut être extrêmement importante – ainsi, l'aide reçue du Koweït pendant la crise syrienne s'est élevée à des dizaines de millions de dollars pendant plusieurs années – mais, n'étant pas régie par les critères qui règlent l'assistance humanitaire dans les pays occidentaux, elle a pour inconvénient d'être imprévisible. Ces contributions résultant des souhaits ponctuels des membres des familles princières régnantes, nous recevons parfois des subventions inattendues considérables alors qu'il nous faut d'autres fois réclamer sans relâche des versements programmés qui ne se matérialisent jamais… Nous cherchons à régulariser ces fluctuations et nous commençons d'y parvenir. Nous commençons aussi à obtenir des résultats pour l'accueil de réfugiés ; les Émirats, notamment, se sont dits prêts à accueillir 15 000 réfugiés syriens au cours des années à venir.

Les villes jumelles d'Alep et de Mossoul partagent maintenant un destin tragique. Quelque 120 000 personnes, je vous l'ai dit, ont fui Mossoul. C'est moins que ce à quoi nous nous attendions car le gouvernement irakien et les forces kurdes ont conduit l'offensive en collaboration avec la coalition de manière beaucoup plus « correcte » que lors d'offensives précédentes, pendant lesquelles les milices chiites avaient le champ libre pour se livrer aux pires exactions. Cela a évité un exode majeur à ce jour mais, outre que l'on ne sait si Daech retient des gens à Mossoul, la guerre n'est pas terminée.

Nous ne sommes pas partie à l'accord conclu entre l'Union européenne et la Turquie mais nous avons conseillé les deux parties afin que le texte respecte le droit des réfugiés. Nos préoccupations portent surtout sur l'accès aux réfugiés en Turquie. Ce pays, qui en héberge beaucoup, les a plutôt bien traités, mais la gestion de l'accueil n'y est pas parfaite. Quant à dire que tout le monde peut rentrer en Turquie parce c'est un pays « sûr »… nous avons quelques doutes à ce sujet, et notre accès aux éventuels rapatriés en Turquie n'est pas suffisant pour dire que les rapatriements peuvent avoir lieu sans souci. C'est pourquoi le nombre de retours a été très faible. Les services grecs de l'asile, qui éprouvent les mêmes préoccupations que nous, hésitent à trancher en faveur des retours, sauf dans quelques cas.

Heureusement, les nouvelles arrivées ne sont pas très nombreuses, mais si le flux reprenait, des problèmes se poseraient à nouveau faute que l'accueil des réfugiés ait été amélioré.

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