Intervention de André Chassaigne

Séance en hémicycle du 19 décembre 2013 à 9h30
Loi de finances pour 2014 — Discussion générale

Photo issue du site de l'Assemblée nationale ou de WikipediaAndré Chassaigne :

Madame la présidente, monsieur le ministre, mes chers collègues, dans cette phase finale, je supplée avec un plaisir incommensurable mes collègues Nicolas Sansu et Gaby Charroux, retenus en circonscription. Je vais bien évidemment ne pas troubler le calme, la sagesse et l’austérité de vos débats.

Nous arrivons au terme de la discussion de ce projet de loi de finances sans qu’il ait connu d’améliorations sensibles. Au terme de nos débats, les recettes fiscales ont été minorées d’environ 400 millions d’euros, du fait de différentes réductions de TVA votées en seconde lecture, mais les dépenses ont également été diminuées d’environ 300 millions d’euros. Le solde budgétaire est finalement quasi inchangé.

Cette stabilité trahit le peu de marges de manoeuvre dont a disposé le Parlement pour infléchir le projet initial, le Gouvernement se montrant inflexible dans la poursuite et l’amplification de la logique de rigueur qui est la sienne. Vous l’assumez d’ailleurs sans ambiguïté, monsieur le ministre, avec une conviction que je salue.

À l’opposé, – je n’ai pas dit « dans l’opposition » ! – nous avons tenté tout au long de ces débats de vous convaincre, mais sans succès, de la nécessité de tourner le dos aux politiques d’austérité et de restrictions budgétaires. Vous avez tout au contraire réaffirmé votre volonté de réduire l’an prochain et les années suivantes les dépenses publiques au rythme de 15 milliards d’euros par an.

Vous présentez cette politique de baisse des dépenses comme une véritable rupture avec la gestion calamiteuse de vos prédécesseurs. En fait, dans l’oubli de vos métamorphoses, vous prolongez bien au contraire la trajectoire des politiques budgétaire promues par vos prédécesseurs, en faisant de la dépense publique le premier adversaire de la croissance.

Ce n’est pourtant pas l’avis des experts du FMI qui ont établi l’an dernier qu’une baisse d’un point de PIB de la dépense publique entraîne une chute de 20 à 30 milliards d’euros de la richesse nationale et des baisses de recettes de l’ordre de 15 milliards. La baisse de la dépense publique, tout autant que la hausse des prélèvements, entame les perspectives de croissance.

Nous assistons donc, avec le dogme de la baisse de la dépense publique, au triomphe d’une dangereuse imposture économique, car réduire la dépense publique, c’est réduire les services publics dont tout le monde reconnaît pourtant l’importance décisive dans l’amortissement des effets de la crise financière et le poids dans la réduction des inégalités.

Réduire la dépense publique, c’est pénaliser la croissance et l’emploi. C’est donc une stratégie contre-productive pour le redressement de notre pays. Tous les pays européens soumis à ce régime sont d’ailleurs dans une situation inquiétante.

La baisse des moyens de l’État et de la Sécurité sociale n’est en aucun cas synonyme de croissance retrouvée. Les économistes de l’Office français des conjonctures économiques ont d’ailleurs indiqué récemment que, sans les politiques d’austérité conduites depuis 2009, la croissance de notre pays serait aujourd’hui de 2,2 à 2,5 %.

Certes, monsieur le ministre, en ces temps de voeux où fleurissent les citations, on peut rappeler cette belle phrase de René Char : « Ne t’attarde pas à l’ornière des résultats. » Mais le budget comme l’économie ne sont pas de la poésie, monsieur le ministre, même si vous maniez très bien, je l’ai constaté au début de ce débat, les figures de style et avez fait une très belle allitération dans votre introduction.

Nous pensons, quant à nous, que nous ne retrouverons pas de croissance solide sans des services publics performants et sans une politique audacieuse d’investissement dans le domaine des transports, du logement et de la transition écologique. Nous ne retrouverons pas non plus de croissance sans un soutien accru au pouvoir d’achat des ménages et sans un rééquilibrage des richesses en faveur du travail.

Vous faites tout le contraire. Michel Sapin a confirmé cette semaine que la hausse du SMIC ne serait que de 1,1 %, sans coup de pouce supplémentaire. Reprenant le refrain patronal, le groupe d’experts sur le SMIC – « groupe d’experts » ! – a recommandé au ministre de ne pas augmenter le salaire minimum, de crainte que cette hausse « se traduise par une baisse de l’emploi et de la compétitivité des entreprises ». Pour justifier ce positionnement, les « experts » ont indiqué que le SMIC en France était « aujourd’hui très nettement au-dessus des niveaux constatés dans les autres pays de l’OCDE ». Autrement dit, les trois millions de salariés français payés au SMIC seraient des privilégiés face à leurs concurrents occidentaux. C’est d’ailleurs ce choix de ne pas augmenter le pouvoir d’achat qui conduit à des dispositions hasardeuses, j’insiste sur ce terme, comme la vente en ligne des lunettes, l’achat de tests de grossesse en supermarché ou, au niveau européen, le refus de l’identification de l’origine des produits alimentaires, qui augmenterait le prix d’achat.

Ces propos ne sont pas justes. Ces propos sur les smicards sont même honteux. Un constat s’impose : jamais ces mêmes experts ne pointeront du doigt la part croissante des bénéfices des entreprises versés aux rentiers, sous forme de dividendes ou d’intérêts bancaires. En prélevant entre 80 et 90 % de la trésorerie des entreprises, les intérêts et dividendes les privent pourtant de leur capacité d’autofinancement et augmentent leur dépendance à l’égard des banques et des marchés financiers, au détriment de l’emploi et des salaires. Cette question, nous le pensons vraiment, est bien plus importante que celle du coût du travail.

La tyrannie de la rente transforme en effet les politiques d’aide aux entreprises en véritable tonneau des Danaïdes. Cela fait des années que l’on multiplie les cadeaux fiscaux en direction des entreprises, sans que cela leur vienne véritablement en aide, sans que cela favorise la croissance et l’emploi. Les entreprises disposent déjà de six mille aides, qui représentent un coût de 110 milliards d’euros par an. Pour quel résultat ?

Loin de tirer les enseignements de cet échec, vous avez fait le choix d’accorder 20 milliards d’euros supplémentaires aux entreprises, sans contrepartie et sans le moindre contrôle. Nous considérons que c’est une mesure irresponsable et dangereuse. Rien ne nous garantit que ces 20 milliards d’euros seront utilement employés et ne viendront pas garnir le portefeuille des créanciers et des donneurs d’ordre. Et vous avez décidé d’en transférer le coût sur les ménages, notamment à travers la hausse de la TVA ! Nous avons tenté au cours du débat de vous faire revenir sur cette hausse. Vous avez combattu avec nous la TVA sociale de Sarkozy. Pourquoi vous êtes-vous finalement résolus à la mettre en place ? Vous savez pourtant, comme nous, que la TVA est l’impôt injuste par excellence et que cette hausse va peser lourdement sur le pouvoir d’achat des ménages les plus modestes et brider l’activité économique.

Vous avez annoncé vouloir opérer une remise à plat de la fiscalité. Même si cette ambition a déjà du plomb dans l’aile, nous continuons, monsieur le ministre, à vous dire : « Chiche ! » Mais, après l’annonce d’un grand soir par le Premier ministre, vous avez vous-même parlé hier après-midi de « petit matin ». Ne serait-ce pas en fait plutôt un crépuscule ?

Il est plus que temps en effet de retrouver le chemin de la justice et de l’efficacité. Nous sommes comme vous favorables à une réforme en profondeur de l’imposition des entreprises. Nous formulons le voeu d’une modulation de l’imposition des entreprises en fonction de leur taille mais également en fonction de l’emploi qu’elles font de leurs bénéfices, selon qu’ils vont à l’investissement ou à l’emploi ou alimentent au contraire la spéculation. Avant l’élection de Nicolas Sarkozy en 2007, cette idée faisait plus ou moins consensus à gauche. Il serait temps qu’elle reprenne forme et réalité.

En ce qui concerne l’imposition des ménages aussi, il est nécessaire de promouvoir un principe de simplification et de justice. Il faut garantir une vraie progressivité de l’impôt, plus favorable aux salariés modestes et moyens, en réaménageant le barème de l’impôt sur le revenu et en tenant compte de l’accroissement préoccupant des inégalités sociales et territoriales. Depuis vingt ans, le poids des dépenses contraintes en matière de logement et d’énergie a plus que doublé. Cela affecte directement le pouvoir d’achat des ménages. Même si la priorité reste pour nous au relèvement des salaires, des minima sociaux et des pensions, qui restent les grands oubliés de la politique économique actuelle, on ne peut ignorer le rôle de correctif que peut et doit jouer l’impôt. Si nous voulons promouvoir une politique de croissance économique et de justice sociale, il serait temps en somme de renoncer aux illusions du socialisme de l’offre. Le socialisme de l’offre n’est pas seulement une contradiction dans les termes qui devrait éveiller les soupçons, il conduit aussi notre pays dans l’impasse.

Il faut revenir aux fondamentaux de la gauche. C’est vrai aussi s’agissant des collectivités locales, qui sont des maillons essentiels de la vie démocratique et exercent des missions de service public incontournables. On ne peut continuer à les étrangler.

Je me permettrai d’évoquer à ce titre l’article 60 du présent projet de loi de finances qui, sous le prétexte d’instaurer un fonds de soutien pour les collectivités qui ont contracté des emprunts toxiques, ne vise en réalité à rien d’autre qu’à tenir en échec les procédures en cours et les décisions rendues à l’encontre de Dexia. Nous ne pouvons accepter qu’il soit porté atteinte aux intérêts légitimes des collectivités locales par la voie d’une validation rétroactive des contrats de prêts irréguliers.

Pour nous résumer, nous pensons qu’il est plus que temps de passer d’une logique de résignation, qui est celle du présent projet de loi de finances, à l’audace et à l’initiative. La situation de notre pays exige de donner la priorité aux urgences sociales et économiques. Vous vous flattez de donner des gages d’orthodoxie budgétaire aux marchés. Nous continuerons néanmoins de tenter de vous convaincre de la nécessité d’un profond changement de cap en faveur de la croissance, de l’emploi et du pouvoir d’achat. « Soyez le changement que nous voulons voir dans le monde », disait Gandhi. Dans l’attente de ce changement, nous voterons bien évidemment contre le présent projet de loi de finances.

Aucun commentaire n'a encore été formulé sur cette intervention.

Inscription
ou
Connexion