Intervention de Jean-Marie Guéhenno

Réunion du 4 octobre 2012 à 9h30
Commission de la défense nationale et des forces armées

Jean-Marie Guéhenno :

La rédaction d'un Livre blanc doit être l'occasion d'un débat approfondi sur notre défense nationale afin que la Nation s'approprie cette feuille de route. Comme la méthode fait partie du fond, je suis favorable à ce que transparence et ouverture caractérisent les travaux de la commission. Par ailleurs, le fait que ce Livre blanc s'inscrive dans un contexte de forte contrainte financière ne doit pas nous conduire, en nous centrant sur le court terme, à perdre de vue la perspective stratégique.

Le point de départ de notre réflexion doit être la compréhension du monde tel qu'il est et non tel que nous aimerions qu'il soit. La lettre de mission du Président de la République fixe les paramètres cadrant nos travaux. Ainsi, nous devons prendre en compte le contexte mondial marqué par la crise économique et financière. La précédente loi de programmation a été adoptée avant ce choc et nous devons tirer les leçons de ce changement.

Les printemps arabes peuvent tourner en tragédie – j'ai pu le constater, en Syrie, aux côtés de M. Kofi Annan – mais ils suscitent également une forte espérance. Ils constituent un tournant stratégique dans notre environnement, dont il est difficile de déterminer si l'impact sera supérieur à la chute du Mur de Berlin. Sur le front Est, nous avons su accompagner le mouvement et construire une Europe qui est aujourd'hui dans une bien meilleure situation qu'en 1988. Pour le front Sud, qui nous est si proche, nous devons prendre en compte, comme nous y a invité le Président de la République, toutes les dimensions des bouleversements qui sont à l'oeuvre.

Le Président de la République a confirmé le maintien de notre outil de dissuasion nucléaire comme socle de la sécurité de la France. Sans remettre cette orientation en cause, la commission pourra réfléchir à la meilleure articulation de la dissuasion avec les autres éléments de notre défense.

La relance de l'Europe de la défense, dans laquelle s'inscrit notre sécurité, constitue un autre impératif posé par le Président de la République. Après l'entrée en vigueur du traité de Lisbonne, une certaine fatigue institutionnelle a saisi l'Europe, puis la crise a surgi et les questions économiques et financières mobilisent actuellement toutes les attentions. Cela ne doit pas conduire à l'oubli du substrat politique de la construction européenne.

Notre commission a la chance de pouvoir s'appuyer sur le Livre blanc de 2008, fruit d'un travail approfondi dont beaucoup d'éléments restent pertinents. Un équilibre doit donc être trouvé entre la reprise de certaines réflexions et de nouvelles analyses rendues nécessaires par l'accélération du changement.

Depuis 2008, la France a participé à plusieurs opérations d'envergure. Nos armées ont fait preuve de courage et de professionnalisme en Côte d'Ivoire, en Afghanistan et en Libye. Les « retours d'expérience » peuvent alimenter concrètement notre réflexion. Les conflits de demain ne seront pas la répétition de ceux que nous venons de connaître, mais nous devons tirer les enseignements de ces engagements. Nous avons commencé d'entendre les militaires qui ont participé à ces opérations.

La méthodologie retenue est aussi d'ouvrir la commission du Livre blanc à nos alliés européens et non-européens. Un Britannique et un Allemand en sont membres. Cela illustre notre conviction que notre sécurité est liée à celle de nos partenaires proches. Les travaux se déroulent en bonne intelligence : tout en comprenant qu'ils ne peuvent assister à l'ensemble des discussions, ces personnalités apportent leur contribution à la réflexion collective et font connaître les points de vue de deux pays sans lesquels il est difficile de faire progresser l'Europe de la défense. Le Livre blanc, une fois adopté, donnera un message aux Français mais il sera lu au-delà de nos frontières. Il pourrait ainsi avoir une vertu pédagogique, en contribuant à amener progressivement nos partenaires européens à une vision partagée des enjeux stratégiques du continent et de la réponse qu'il convient de leur apporter. L'Europe n'est pas la solution immédiate aux problèmes qu'il nous faut affronter mais elle peut en être un élément à moyen et long terme. Nous avons déjà entendu le président de la sous-commission de sécurité et de défense du Parlement européen, M. Arnaud Danjean ; nous entendrons bientôt des membres des groupes Weimar et Weimar plus ainsi que des acteurs allemands, britanniques, italiens et polonais de l'industrie de la défense. Nous intégrerons aussi dans notre réflexion les conclusions de la mission d'évaluation des suites de la réintégration de la France dans l'OTAN confiée à M. Hubert Védrine par le Président de la République.

L'ouverture internationale de la commission sur le Livre blanc ne se limite pas à l'Europe. Un des atouts de la France réside dans sa capacité à développer des relations et des partenariats avec de nombreux pays dont les pays émergents. J'ai invité à venir nous éclairer des représentants de l'Inde, du Brésil, de Singapour, de la Russie, ainsi que le commissaire pour la paix et la sécurité de l'Union africaine - en Afrique, tout engagement devra à l'avenir être conçu en partenariat avec les acteurs locaux et, notamment, l'Union africaine. En outre, pour sortir du cadre formel des auditions, j'ai participé, à Brest, à l'Université d'été de la défense, et nous nous apprêtons à organiser avec l'Institut d'études politiques de Paris un colloque sur les stratégies européennes ; j'espère la participation de parlementaires.

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