Intervention de Bertrand Besancenot

Réunion du 16 février 2016 à 16h30
Commission des affaires étrangères

Bertrand Besancenot, ambassadeur de France en Arabie Saoudite :

Il est clair que l'Arabie saoudite n'est pas un modèle en matière de droits de l'homme : absence de droit d'association et de liberté de culte ; ségrégation entre les hommes et les femmes ; proscription des spectacles ; contraintes très rigoureuses, dont certaines portent spécifiquement sur les femmes, notamment l'interdiction de conduire.

Il faut tenir compte du fait que la société saoudienne est très traditionnelle. N'oublions pas que l'Arabie saoudite est le seul pays du monde arabe à n'avoir jamais été colonisé par l'Occident. Contrairement à d'autres pays, elle a gardé une mentalité de « petit Empire du milieu ». Les Saoudiens ont une identité très forte : ils considèrent qu'ils forment le coeur de l'arabité et de l'islam. Le monde extérieur les intéresse et ils traitent avec lui, mais ils estiment qu'ils n'ont aucune raison d'accepter les pressions qui en viennent. Le roi Salman dit souvent : « Nous n'avons pas de modèle à l'extérieur. Nous nous développons et nous évoluons ; nous irons aussi loin que le peuple l'acceptera. »

Les autorités sont souvent critiquées par la population pour leur laxisme, notamment à l'égard des terroristes – on l'entend en permanence dans les majles. Ainsi, l'exécution de quarante-sept condamnés à mort le 2 janvier dernier a été une réponse à la fois aux accusations émises en Occident selon lesquelles l'Arabie saoudite serait complice de Daech et aux critiques internes sur le fait qu'aucun responsable des attentats de 2003 et 2004 n'avait encore été exécuté, ce qui révélait la faiblesse du pouvoir. De même, lorsque Raif Badawi a reçu ses cinquante coups de fouets, le public a protesté parce qu'il estimait qu'on ne le frappait pas assez fort. Cela peut paraître surprenant, mais il faut vivre avec cette réalité : il existe un écart culturel évident entre l'Arabie saoudite et l'Occident.

Cela ne veut pas dire que nous ne pouvons rien faire. Nous tâchons d'intervenir discrètement auprès des autorités. En revanche, les campagnes de presse ont pour seul effet de les braquer.

Dans le cas de Raif Badawi, les Européens ont fait une démarche non publique pour demander la suspension de la sentence, qui a été effectivement accordée. Je suis en contact avec l'épouse de M. Badawi, et j'ai transmis une lettre de sa part au roi. Les autorités demandent que l'intéressé exprime, sans revenir sur ce qu'il a écrit sur son blog, une forme de regret, ce qu'il refuse de faire. Voilà où nous en sommes aujourd'hui.

Dans le cas d'Ali al-Nimr, condamné à mort pour avoir lancé des cocktails Molotov sur les forces de l'ordre au cours d'une manifestation – un ou deux policiers sont malheureusement décédés – alors qu'il était mineur au moment des faits, les autorités nous répondent que l'âge de la majorité est non pas dix-huit ans comme chez nous, mais la puberté, ainsi que cela figure dans la charia. Nous n'arrivons pas à nous entendre sur ce point.

Lorsque nous intervenons discrètement, le cas échéant au niveau du président de la République, dans des affaires où la peine capitale est en jeu, nous arrivons dans certains cas à obtenir des grâces royales. Par contre, lorsqu'il s'agit d'un crime de sang ou de trafic de drogue, ce qui est le cas pour la plupart des condamnations à mort, les autorités sont intraitables. Si on leur fait valoir que d'autres pays musulmans ont suspendu l'application de la peine de mort malgré ce qui est inscrit dans la charia, ils nous répondent que c'est là leur interprétation du texte sacré et que « Ce que disent nos amis nous intéresse, mais ce que nous dit Dieu nous importe bien davantage. » Les wahhabites ayant une lecture littérale du Coran, la discussion s'arrête souvent assez vite.

S'agissant de la relation avec la Turquie et du projet d'intervention en Syrie, il est clair que l'intervention russe a entraîné un rapprochement entre Saoudiens et Turcs, en dépit de leur antagonisme historique, qui tend de ce fait à s'effacer. D'autre part, on a le sentiment à Riyad que seule la Turquie serait réellement capable d'intervenir militairement en Syrie, voire d'aller un jour, le cas échéant, jusqu'à Damas. Dans l'esprit des Saoudiens, face aux interventions des Russes et des Iraniens, il est nécessaire de faire planer la menace d'une intervention de la coalition islamique antiterroriste. D'après ce qui nous a été dit au plus haut niveau, l'objectif de cette intervention serait pour le moment, ainsi que je l'ai indiqué, de déployer une présence militaire sur le terrain afin d'éviter que les territoires libérés de Daech ne tombent aux mains de Bachar al-Assad – ce qui reviendrait, du point de vue saoudien, à tomber de Charybde en Scylla. Nous ignorons quelle forme – contingent de soldats soudanais ou autre ? – cette force pourrait prendre. En tout cas, les Saoudiens songent sérieusement à ce projet, sachant qu'ils souhaitent en outre obtenir une forme de protection occidentale afin que les Russes ne bombardent pas cette force.

À ma connaissance, il n'y a pas eu, à ce stade, d'accord sur le gel de la production de pétrole. Les autorités saoudiennes ont dit très clairement qu'elles étaient prêtes à envisager une réduction de leur production dans le cadre d'un accord global entre les principaux producteurs de l'OPEP et hors OPEP prévoyant une répartition équitable de la charge. L'une des difficultés est que les Iraniens n'accepteront probablement pas de réduire leur production, qu'ils cherchent au contraire à accroître.

Concernant la solidité du régime et la sécurité intérieure, il est clair qu'il existe des cellules d'Al-Qaïda et de Daech en Arabie saoudite. Il y a d'ailleurs eu récemment des attaques contre des mosquées chiites dans la province orientale. Depuis les attentats de 2003 et 2004, les autorités ont parfaitement compris que le pays est la première cible de ces mouvements, dont l'objectif est de mettre la main tant sur les lieux saints de l'islam que sur le portefeuille saoudien. Elles sont très vigilantes et ont pris des mesures répressives évidentes. Elles tablent, d'une part, sur un contrôle social qui demeure assez puissant – bien que la population saoudienne soit désormais urbaine à 85 %, la structure familiale demeure largement tribale – et qui leur permet dans la plupart des cas d'arrêter les terroristes avant que les attentats ne soient commis, et, d'autre part, sur la coordination avec les services de renseignement occidentaux. Le système fonctionne correctement, mais, malgré leurs efforts, les autorités ne peuvent pas garantir la sécurité intérieure à 100 %. Il peut y avoir quelques échecs, comme chez nous d'ailleurs.

Compte tenu de la confiance que lui accorde son père, Mohammed ben Salman apparaît de plus en plus comme l'homme fort du régime. Cependant, à ce stade, à la différence de Mohammed ben Nayef, il n'a pas vraiment de légitimité propre et ne tient pas le système de sécurité. Ainsi que je l'ai expliqué, il y a certes une compétition entre les « deux Mohammed », comme il s'en produit dans tout premier cercle, mais il n'y a pas de conflit pour le moment. Il y a un partage des rôles, chacun ayant son domaine de compétence. Mohammed ben Nayef est à peu près sûr de sa légitimité, alors que Mohammed ben Salman est en train de créer la sienne. Ce qui se passera dans trois ans dépendra des succès ou des échecs de ce dernier.

La question de savoir qui de l'Iran ou de Daech est la plus grande menace n'est pas pertinente du point de vue des Saoudiens : si vous la leur posez, ils vont répondront que c'est la même chose. Dans leur vision, Daech se développe à cause de la politique iranienne dans la région : en Irak, c'est la politique sectaire d'al-Maliki qui a poussé les populations sunnites et les restes de l'armée de Saddam Hussein à se révolter et à tomber dans les bras de Daech ; en Syrie, les violences du régime de Bachar al-Assad ont eu le même effet, faute d'intervention occidentale. Les Saoudiens appellent notre attention sur le fait que Daech, qui est censé considérer les chiites comme des hérétiques, n'a jamais dirigé la moindre attaque contre l'Iran. Pour eux, il y a donc une complicité évidente entre Daech et l'Iran.

Quels sont les objectifs de l'intervention militaire saoudienne au Yémen ? À l'origine, cela a été, d'une part, une question de prestige pour le nouveau roi et, d'autre part, le moyen d'éviter qu'un régime sous influence iranienne ne s'installe dans la péninsule arabique. Aujourd'hui, les Saoudiens se rendent bien compte que l'opération militaire est plus compliquée qu'ils ne le pensaient. Toutefois, ils estiment qu'ils ont marqué des points et qu'ils disposent de temps. Ils espèrent que le château de cartes tombera d'un seul coup s'ils parviennent à « remercier » Ali Abdallah Saleh. J'ignore si ce pari est le bon, mais c'est ce qu'ils ont en tête.

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