Intervention de Bertrand Besancenot

Réunion du 16 février 2016 à 16h30
Commission des affaires étrangères

Bertrand Besancenot, ambassadeur de France en Arabie Saoudite :

Les Saoudiens et les Émiriens ont clairement dit qu'ils n'interviendraient au sol que dans le cadre d'une opération de la coalition sous l'égide des Américains. Cela vaut aussi pour la Turquie, qui fait partie de l'OTAN. Des discussions sont en cours pour savoir si les Américains donneront leur autorisation et s'il y aura une présence, même symbolique, de pays de l'OTAN. J'ignore quel sera le résultat des courses.

La société civile saoudienne évolue en effet, ce qui est normal s'agissant d'une société jeune : les deux tiers de la population ont moins de trente ans. Les jeunes sont écartelés entre deux tendances. D'un côté, les liens familiaux et tribaux restent très puissants : même ceux qui ont fait leurs études à l'étranger et y ont vécu différemment sont repris par le cadre familial lorsqu'ils rentrent chez eux. Ils le disent eux-mêmes : tous les vendredis, ils vont en famille chez leur père, ainsi que l'exige la tradition. Et si un garçon ramène une Ouzbèke, une Américaine ou une Argentine, il s'expose à un tas de problèmes avec les autres membres de sa famille.

De l'autre, la population saoudienne est, dans le monde, celle qui est la plus présente sur les réseaux sociaux, ce qui s'explique tout simplement par l'absence de distractions. Elle est donc très bien informée de ce qui se passe ailleurs. L'évolution des mentalités est visible : on assiste à une floraison de start-up, notamment dans l'ouest du pays. Les Saoudiens sont très conscients que l'ancien modèle ne peut pas tenir : il est hors de question que les 300 000 jeunes qui entrent chaque année sur le marché du travail deviennent tous fonctionnaires de l'État. Ces jeunes, qui sont en général bien formés – notamment ceux qui ont étudié à l'université, en Arabie saoudite ou à l'étranger, ce qui n'est pas le cas de la masse de la population –, envisagent tout à fait de créer leur propre société et de sortir du schéma traditionnel.

La première revendication des jeunes Saoudiens, je l'ai dit, c'est d'avoir davantage de distractions. Un certain nombre de mesures sont à l'examen pour libéraliser le régime actuel, très rigoureux. On voit déjà se multiplier les galeries d'art contemporain, notamment à l'ouest, dans la région de Djedda, mais aussi à Riyad, ce qu'on n'aurait jamais imaginé auparavant. À l'issue de sa récente visite dans le pays, Jack Lang, président de l'Institut du monde arabe, s'est dit très impressionné par le nombre de jeunes artistes saoudiens qui apparaissent en ce moment.

Du fait de ses problèmes internes, l'Égypte s'est un peu effacée de la scène internationale. Néanmoins, elle reste le premier pays arabe par sa population, doté d'une influence et d'une tradition étatique forte. Les Saoudiens éprouvent une antipathie farouche à l'égard des Frères musulmans. Actuellement, ils soutiennent massivement l'Égypte, car elle est pour eux un facteur de stabilité au sein du monde arabe et offre à la péninsule arabique, je l'ai dit, la profondeur stratégique dont elle a besoin face à l'Iran. Même s'il peut exister parfois des différences sur le dossier syrien ou par rapport à la Turquie, la coordination entre les deux pays est très étroite.

Les Saoudiens sont tout à fait conscients que les mouvements extrémistes sont la première menace pour leur régime. Ils n'ont donc aucune raison d'avoir la moindre complaisance à leur égard, qu'il s'agisse de Daech ou d'Al-Qaïda. Ils ont souffert dans leur chair, et des actions terroristes ont lieu aujourd'hui encore sur le territoire saoudien. On ne peut pas dire que les autorités saoudiennes ferment les yeux sur les financements provenant de personnes privées : elles ont pris des mesures, notamment en adoptant une nouvelle législation en 2014. Nos services de renseignement soupçonnent qu'il existe encore des transferts de cette nature, mais ils seraient marginaux.

J'en viens aux réactions dans l'opinion publique. En Arabie saoudite comme dans d'autres pays de la région, une partie des sunnites ont le sentiment que, compte tenu de la lâcheté et de l'inaction de l'Occident, les combattants de Daech sont les seuls qui fassent quelque chose pour les défendre face aux ingérences de l'Iran, aussi peu recommandables soient-ils. Les autorités font ce qu'elles peuvent pour faire comprendre que ce sont des déviants, mais il faut bien reconnaître que la propagande assez habile de Daech fonctionne en Arabie saoudite, notamment sur les réseaux sociaux. Plus de 2 000 Saoudiens se battent actuellement en Irak dans les rangs de Daech, bien qu'ils aient été condamnés par les autorités politiques et religieuses de leur pays.

Pendant de très nombreuses années, les Saoudiens ont en effet utilisé le financement des mosquées, en Europe ou ailleurs, comme un élément de soft power. Aujourd'hui, ils sont devenus beaucoup plus regardants : les financements publics destinés à ces projets doivent recueillir l'accord des autorités. Cependant, certaines mosquées, en Afrique ou ailleurs, reçoivent aussi des financements privés de la part de riches Saoudiens. Les autorités essaient de s'assurer que cet argent n'est pas détourné, mais on ne peut pas garantir que tel soit le cas à 100 %.

Les wahhabites exercent en effet leur influence depuis longtemps et ont entretenu des relations avec des mouvements étrangers, notamment avec les Deobandi au Pakistan. Le wahhabisme est un mouvement quiétiste sur le plan religieux et conservateur sur le plan social, mais qui ne reconnaît pas, en principe, de rôle politique à l'islam. Dans ses écrits, Abd al-Wahhab indique très clairement qu'un wahhabite est censé respecter l'autorité quelle qu'elle soit, à condition qu'elle respecte la charia. Il y a donc une très grosse différence avec les Frères musulmans, qui ont une conception de l'islam politique. À l'époque de Nasser, les pays du Golfe ont accueilli un certain nombre de Frères musulmans qui étaient pourchassés en Égypte. Beaucoup d'entre eux ont été professeurs dans l'enseignement, et une sorte de mélange a eu lieu entre la tradition wahhabite conservatrice et l'islam politique des Frères musulmans. Oussama ben Laden en est le pur produit. Les wahhabites n'aiment guère les djihadistes, car ils considèrent que ceux-ci utilisent l'islam à des fins politiques, mais on ne peut pas nier qu'une partie de l'héritage spirituel des djihadistes vienne du mouvement wahhabite.

Le prix du pétrole dépend de l'offre et de la demande. La remontée des cours du brut dépendra de l'ampleur de la reprise économique aux États-Unis, en Europe ou ailleurs. Du côté de l'offre, on s'attend à ce que la production américaine baisse de 500 000 barils par jour cette année. Nous verrons si les Iraniens sont capables de produire 500 000 barils par jours supplémentaires. Pour ma part, je me méfie de toutes les prévisions, qu'elles concernent la bourse, le pétrole ou la météo ! En tout cas, s'appuyant sur les analyses de leurs experts, les Saoudiens sont persuadés que les cours remonteront progressivement à partir de 2017, compte tenu notamment du recul de la production de pétrole de schiste.

Les Saoudiens projettent de privatiser partiellement non pas l'ARAMCO en tant que telle, mais certaines raffineries telles que Satorp. Le capital de Satorp est détenu à 31,5 % par Total et a été introduit en bourse à hauteur de 15 %. Cette part pourrait augmenter. Compte tenu de la quantité d'argent disponible sur le marché saoudien, les actions trouveront preneurs sans difficulté.

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